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http://www.lemonde.fr/ - 07.01.2009

Gaète crie justice aux Savoies...

Philippe Ridet

GAÈTE (ITALIE) - La première fois, ça surprend. Entendre le nom de Giuseppe Garibaldi (1807-1882) associé aux mots de "nazi" et d'"esclavagiste" n'arrive pas tous les jours en Italie. Même dans le Sud, qui ne porte pourtant pas dans son coeur le héros de l'unité nationale. Mais Antonio Ciano, adjoint au patrimoine de la commune de Gaète, promontoire situé à la pointe du Latium à 150 km au sud de Rome, n'en démord pas: "Garibaldi était un salaud et un assassin", a-t-il répété en reposant sa tasse de café sur le comptoir du bar à côté de la mairie.

Pour comprendre cette colère, il faut faire un saut en arrière de près de 150 ans dans la fureur des combats d'où naîtra le royaume d'Italie. Le royaume des Deux-Siciles (soit un tiers de l'Italie) administré par les Bourbons s'effondre sous les coups de boutoir portés par Garibaldi et ses Mille. Fuyant l'avancée des troupes, le roi François II décide de faire de Gaète la dernière place forte de sa résistance. Vains et sanglants combats. La ville est assiégée par les 18 000 soldats de l'armée piémontaise aux ordres de la Maison de Savoie, et rasée par 180 000 bombes tirées par plus de 200 canons. Le siège s'achève au bout de 102 journées, le 13 février 1861.

Les comptes d'Antonio Ciano sont macabres et précis. Des ruines. Des milliers de morts au combat. D'autres de famine et du typhus. 300 oliviers arrachés par les soldats du Nord pour se chauffer. La région dévastée, l'activité navale anéantie. Des survivants réduits à la mendicité, au brigandage, à l'enrôlement dans des armées étrangères et bientôt à l'exil. "Il y a plus de Gaétans dans le Massachusetts qu'à Gaète", dit-il.

Entre-temps, nous avons rejoint le bureau du maire, Antonio Raimondi. Il résume à lui seul le sort de la ville. Parents immigrés aux Etats-Unis, né dans une petite ville à côté de Boston, il est revenu en Italie à l'âge de 10 ans. S'il ne partage pas toujours les emportements de son adjoint, il les comprend: "Je suis plus modéré, explique-t-il, mais le mythe du Risorgimento n'est rien d'autre que l'histoire écrite par les vainqueurs."

Alors les vaincus se rebiffent. Et demandent réparation pour "crimes de guerre". Le 6 décembre, le conseil municipal de Gaète a voté une délibération demandant aux autorités compétentes d'engager "toute action utile pour la reconnaissance et le dédommagement des dommages infligés par les Savoies à la ville de Gaète". Après de longs calculs, le montant a été fixé à 240 000 euros. Soit la somme que les Savoie, contraints à l'exil à la naissance de la République italienne en 1946, ont demandée à leur retour. "Ils devront payer, exulte Ciano. Ils n'ont pas renoncé à l'hérédité que je sache. Celui qui jouit des profits doit aussi assumer les dettes!"

Coup de pub pour la petite ville? Possible. Légalement, cette nouvelle requête - la cinquième depuis 1861 - est irrecevable: les Piémontais n'ont en effet jamais déclaré la guerre au royaume des Deux-Siciles. Derrière ce combat d'arrière-garde, c'est la "question méridionale" qui est de nouveau posée. A entendre le maire et son adjoint, le sud de l'Italie, avant son annexion, était un pays de cocagne. C'est au Sud que fut construite la première ligne ferroviaire et institutionnalisée l'école publique; au Sud que la terre fut donnée à ceux qui la travaillent entraînant une immigration venue des régions pauvres du Nord.

Si ce "pays de cocagne" a changé, la faute en revient en priorité aux gens du Nord. Ce discours est celui du Parti du Sud fondé en 2001 par Antonio Ciano, entre autres. Il ne réclame aucune autonomie, juste la reconnaissance d'une histoire meurtrie. Présent dans tout le Mezzogiorno, cette petite formation a trouvé à Gaète son combat emblématique. "A partir de 1861, nous avons été colonisés et pillés, explique le maire. Nos entreprises ont été appauvries et notre main-d'oeuvre est partie travailler à Turin ou à Milan. Désormais nous n'avons plus rien, ni banque ni industrie."

La Mafia qui règne dans le sud serait elle aussi arrivée dans les bagages de Garibaldi. "Depuis toujours, explique Antonio Raimondi, les colonisateurs installent sur le territoire des hommes de main pour mieux le contrôler. Quand les Américains ont débarqué en Sicile en 1943, ils ont appliqué la même méthode." Le Sud n'aurait donc rien à se reprocher dans ce déclin? La réponse de l'adjoint au patrimoine fuse: "Si, de ne pas avoir tué Garibaldi!"

En 2011, l'Italie fêtera les 150 ans de son unité. Gaète espère qu'à cette occasion 500 000 personnes viendront visiter les "lieux du crime".

"Sans la reconnaissance du passé, il n'y a aucun avenir possible", répète-t-on en boucle à la mairie. Et les héritiers des Savoie qu'en pensent-ils? "C'est comme si les Romains demandaient réparation aux héritiers de Néron", a d'abord écrit la maison de Savoie dans un communiqué. Depuis Emmanuel-Philibert, petit-fils du dernier roi d'Italie, dit qu'il est prêt à assister à une rencontre de l'équipe de football de Gaète en signe de compassion. "Des excuses", ce ne serait pas si mal, juge le maire.












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