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Gli scrittori stranieri, Castille era un polemista francese, ci descrivevano seguendo i paradigmi che noi stessi creavamo. Oppure secondo le convenienze dei loro ispiratori che detenevano le leve del potere in quel preciso momento storico.

La maggior parte della pubblicistica inglese e francese si adeguava alla linea politica del proprio governo -che era filopiemontese -nel decennio che precedette il 1860.

Ferdinando II era brutto sporco e cattivo, l'autore si sofferma ad evidenziarne gli aspetti sgraziati!

Cavour era il tessitore che giocava contemporaneamente sui tavoli francese ed inglese e prometteva di salvaguardare i loro interessi nel Mediterraneo, dove si progettava l'apertura del canale di Suez -vi era stato uno studio di fattibilità già ai tempi di Napoleone nel 1799 e nel 1854 Ferdinand de Lesseps aveva ottenuto la concessione per i lavori.

Apparteneva, il Cavour, al regno dei buoni.

Zenone di Elea -2 Settembre 2010


PORTRAIT HISTORIQUES
Au dix neuvième Siècle 2 serie.

FERDINAND II
ROI DE NAPLES
PAR
HIPPOLYTE CASTILLE

PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE ÉDITEUR
PALAIS ROYAL, 13, GALERIE D'ORLÉANS

1859

LE ROI DE NAPLES

«Quant à moi, au récit de tels faits, je suis dans l'incertitude si les choses humaines sont régies par le destin et l'immuable nécessité, ou si elle tournent au hasard.»

(Tacite, Annales, liv. VI.)

Ferdinand II a vu la mort d'assez près pour que le repentir soit descendu dans son âme. Déjà son père quitta la vie plein d'angoisse, de remords et de délire, reniant avec terreur ses parjures, mais trop tard. Celui ci, s'il survit à la maladie qui le mine, aura peut-être le

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temps d'effacer le souvenir de la première partie de son règne. S'il en était autrement, son caractère deviendrait alors si complet, si étonnant, que Ferdinand II serait l'idéal du despotisme et de l'aveuglement politique.

Ferdinand II ne s'est pas assez souvenu qu'il était roi. La fonction imposante du souverain comporte, même au milieu des égarements du pouvoir; une noblesse, une affectation, au moins,

de

dignité et de moralité; tandis que le roi de Naples, s'abandonnant aux exagérations de ses ministres, permit souvent que le principe d'autorité dégénérât en bouffonnerie sanglante, et que la loyauté, qui doit accompagner la force, fit place à l'escobarderie.

Une escobarderie immense» absolue, presque puissante, puisqu'elle ne veut pas se reconnaitre elle-même; car on ne peut admettre chez un homme une naïveté

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si totale à l'égard de ses propres actions.

Le roi de Naples a passe sa vie à chercher, entre l'image de saint Janvier et le glaive de ses hommes d'armes, un moyen de gouverner son peuple. Ce mélange de superstition et de violence, dont on est forcé de rechercher les modèles presque dans l'histoire du moyen àge, donne à la physionomie de ce souverain un caractère sinistrement railleur. -Despote, sensuel et vain, on retrouve chez lui des traits du don Juan et du Polichinelle.

L'amour sans frein du pouvoir, dans une nature molle, superstitieuse et sauvage, devait produire le règne de Ferdinand II. La famille des Bourbons de Naples, le père, le grand-père du roi de Naples, étaient tous imprégnés de cette étrange et singulière sensualité de despotisme qui atteignit son plus haut

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développement en la personne de Ferdinand II.

Du reste, il y a de la faute du tempérament du bas peuple napolitain dans ce caractère désordonné. La populace ne hait point un roi en qui elle retrouve ses grimaces, ses emportements, ses dérèglements, tous les excès du pays des volcans, qui, menés vers le bien, produisent aussi des actes sublimes.

Voilà donc un peuple livré aux mains d'un être redoutable et jaloux de faire le maitre plus que Barbe-Bleue; ne voulant souffrir qu'aucune volonté effleure mente la sienne; employant l'astuce et la violence pour dominer, rejetant tout conseil venant d'autres que ses conseillers intimes, écrasant toute résistance intérieure dans le but puéril de montrer qu'on ne fait que ce qu'il veut, satisfaisant son caprice quel qu'il soit; faisant médiocrement cas de l'honnêteté, utilisant

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la friponnerie, sentant que tout ce qui est lumière lui est ennemi, et le frappant dans les sciences, dans les arts, dans les écrits; inquiet, soupçonneux, rase, avare, timide et vindicatif, jouant au roi et ne le faisant pas; détruisant à la fois la liberté et la royauté, éconduisant les honnêtes gens et dupant les fourbes; fou d'adulations et malin à se défendre contre les adulateurs. Son père et son grand-père n'avaient, pour ainsi dire, montré que les bourgeons de cette nature nette, complète, de tyran décroché d'une tapisserie antique et transplanté sur un trône du dix-neuvième siècle.

Le portrait du roi de Naples s'accorde avec son être intérieur. Ferdinand II est grand, mais disproportionné. Son buste est trop long pour ses jambes, sa tête trop petite pour son corps. Il a le front bas et les mâchoires énormes, le nez rouge et fort. Ses yeux sont presbytes.

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Son masque rappelle celui des empereurs romains de la décadence; c'est un Galba ou un Vitellius.

Cependant il est sobre, continent. La cupidité et la vengeance sont ses seules passions et ses voluptés. A cheval et en uniforme, Ferdinand II présente un aspect robuste et assez imposant. En frac il est disgracieux. Sa voix monotone, éraillée, nasillarde, acquiert une certaine animation lorsqu'il donne les ordres du commandement militaire.

Le roi de Naples, comme plusieurs de ses compatriotes, est, du reste, très comédien. Son allure ordinaire manque de cette prestance et de cette aptitude de dignité particulières à ceux qui commandent. Il se soucie peu de la majesté royale, tantôt il reçoit les archevêques assis sur une table et balançant ses jambes, à la fa?on insouciante et libre d'un lazzarone, tantôt il prend un air noble,

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glacial, hautain. Il excelle, d'ailleurs, à jouer le bonhomme, la tendresse, la bienveillance affable, la sincérité. Il n'est pas de comédies qu'il n'ait exécutées et qui n'aient parfaitement réussi auprès des gens qu'il voulait séduire. Avec les autres princes, Ferdinand II emploie une familiarité caressante et abandonnée qui les a toujours enchantés. Louis Philippe, l'empereur Nicolas, l'archiduc Charles en avaient conserve la meilleure impression.

Les solliciteurs qui demandent des grâces, les suppliants qui implorent la bonté, la justice, la clémence royales, alors qu'un intérêt politique ne fait point un devoir d'admettre leurs requêtes, trouvent dans le roi de Naples un visage de marbré et sans oreilles, qui refroidit leur éloquence, arrête leurs larmes, fait expirer leurs prières. Cependant il écoute volontiers le langage coloré

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des paysans, un bon mot, pourvu qu'on le laisse être le plus spirituel; et il prend un plaisir narquois à entendre dire du mal des dilapidations et des rapines de ses ministres et des fonctionnaires du gouvernement.

Ferdinand II est né le 12 janvier 1810 à Palerme; on lui donna le titre de due de Noto.

A cette époque, les Bourbons, chassés de Naples, contemplaient, de la Sicile, Murat assis sur leur trône. Ils attendirent encore cinq ans aux portes de Naples que leur palais leur fût rendu par les catastrophes de 1815, méditant les désolations nouvelles dont ils devaient attrister ce beau et malheureux pays.

Ils avaient appris à haïr et ne pardonnaient plus à leur nation. C'est là qu'entourés de natures violentes et ignorantes qui n'agissaient que d'après tout ce que l'instinct a de sauvage, de grossier et

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de vil, ils se formèrent à satisfaire leurs passions, sans souci de la dignité et des freins nobles que l'homme puise dans l'éducation.

Quand Francis Ier succéda à Ferdinand, il présenta l'enfant, alors âgé de quinze ans, au general Guillaume Pépé, en lui disant:

- «Voici ton second père, notre bienfaiteur.»

II y avait un grand sentiment de rouerie dans cette phrase. Le general Pépe était l'homme qui avait fait jurer une constitution à Ferdinand Ier, et s'il n'avait été naïf et facile à duper, on l'eût envoyé depuis longtemps en exil, sinon pendu.

Les Bourbons de Naples devaient donc éprouver une véritable jouissance matoise à berner et railler un esprit droit et trop crédule. Ils ont tous eu ce penchant paysan à mystifier ceux

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qu'ils voyaient au dessus d'eux par le caractère, l'intelligence et le cœur. Et ils devaient bien rire ensuite, entre eux, dans les appartements privés.

Cette première leçon de politique aimable et tendre envers les personnes détestables aux Bourbons, fut recueillie dans un esprit fort jeune, mais précoce et très disposé à se passer de toute espèce d'éducation autre que celle de la nature, pour se perfectionner et se développer.

A quinze ans, le prince Ferdinand était aussi rusé, sagace et profond dans la politique de Naples qu'il ne le fut jamais, et il comprenait à merveille cette façon d'agir caressante, pateline, enjôleuse, qui faisait dire aux libéraux, race peu pénétrante: «A quelles bonnes gens avons nous affaire, et quel dommage ce serait de leur causer de la peine. «Vainement, quand une fois les

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aspirations à la liberté, flattées, séduites, endormies par ces moyens infaillibles, se taisaient, ne savaient se rendre assez douces, assez humbles; vainement on voyait les princes se jeter avec un féroce éclair de joie sur la liberté désarmée et confiante, et la meurtrir, la déchirer, la mettre en sang, la frapper sans relâche, dans l'espoir de la tuer à jamais. La même comédie réussissait à chaque représentation, et les Napolitains, peuple mobile et oublieux, n'étaient jamais frappés que du spectacle présent et s'y laissaient aller avec la plus grande bonhomie. Un accès de sévérité les avait découragés; ils désespéraient de leurs souverains; le sourire et la joie leur revenaient à l'instant même, si les Bourbons de Naples prenaient leur masque débonnaire et candide.

Il est impossible de rien voir de plus grossier de part et d'autre que cette

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facilité à tromper et à se laisser tromper.

Comme on veut retrouver dans la première enfance des hommes les germes distincts de leur avenir, on a prétendu que les amusements du petit due de Noto consistaient principalement à battre son frère Charles, plus jeune que lui, et à jeter des lapins vivants au lion de la ménagerie du pare royal. Mais l'imagination italienne a peut-être emprunté aux empereurs romains ces traits d'histoire enfantine.

Cependant on songea à l'éducation du due de Noto, et il fut remis entre les mains des prêtres, sous la direction d'un évêque, Monsignor Olivieri; quelques maitres lui enseignèrent à écrire, à parler l'allemand et l'anglais, à monter à cheval, le tout fort négligemment.

Sur les autres trônes, où la mission royale est acceptée comme une obligation d'être un homme au moins égal à

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un autre par toutes les élévations de pensée et d'esprit que donne la commune éducation moderne, la jeunesse des princes supporte plus de fardeaux et accomplit des travaux plus nombreux. Mais, à Naples, la paresse naturelle aux gens du sol ne comprend la couronne que comme un jouet brillant, arme de pointes, qu'on fait briller au soleil pour s'amuser, ou dont on frappe brutalement les tètes autour de soi, à la moindre contrariété, ainsi que des enfants.

L'évêque, Monsignor Olivieri, apprit à son élève, surtout le prix de l'argent et l'art d'être économe dans ses au mónes. Le jeune prince connut très bien le détail des dépenses de la cour, et ce que coutaient les habits des pages, et les vins de France, et les cierges dans les églises.

Aussi à son avènement au trône, supprima-t-il le service funéraire de son

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père, acheta-t-il lui-même ses habits et toutes les choses nécessaires à la cour, discutant avec les marchands, rognant les notes, et disant qu'il lui fallait des épingles, consultant les plus économes parmi les courtisans pour connaitre d'eux où l'on trouvait à acheter le meilleur marche.

Mais ce ne furent là que les côtés de ménage. Le jeune prince acquit depuis de grandes habiletés de spéculation. Toutes ces écoles-là lui étaient excellentes, car il savait en profiter merveilleusement. Une fois, lorsqu'il fut roi, il s'aperçut que la ville de Messine manquait de pompes pour éteindre les incendies: «Si j'y pense, dit-il au préfet, je vous enverrai un équipage.»

En effet, il envoya immédiatement des pompes, mais avec une forte note à payer. La municipalité inscrivit le

don

sur ses registres; mais elle eut quelque peine à y

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expliquer convenablement la dépense, car il ne fallait point faire l'outrage au roi de le montrer marchand de pompes.

L'évêque Olivieri étant mort, l'éducation du prince Ferdinand changea; il parut assez pieux, assez exercé aux pratiques dévotieuses: il ne restait plus qu'à le rendre belliqueux. Des instructeurs militaires, sans intelligence et ignorante, parce que c'étaient les seuls, toujours, qui n'inquiétaient pas la cour et que la cour comprenait, furent chargés de le former. Le prince montra du reste un goût aussi vif, et plus vif même, pour les soldats que pour les choses religieuses; et un beau jour il creva d'un coup de sabre le portrait de l'évêque, son premier instituteur.

Il pénétra rapidement, avec la subtilité de son esprit d'ordre, les mystères de l'administration et de l'organisation militaires; il fut verse dans la science

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des ceinturons, des boutons de guêtres, des schakos, et ces premières études lui permirent de créer plus tard la plus belle apparence d'armée de l'Italie, et peut-être de l'Europe.

Du reste, il n'a jamais cru à la solidité de son armée factice: - «Vous voyez bien ces soldats, disait-il un jour dans un accès de franchise familière, jusqu'au premier coup de fusil exclusivement, ce seront d'admirables troupes; mais, après, à la grâce de Dieu.»

Ferdinand, ne vit jamais dans le cours de son existence que l'ignorance lui eùt nui personnellement, l'eût empêché de conserver son trône, de réussir dans ses entreprises, de déjouer les complots; il en conçut un mépris vif contre le savoir, qui lui paraissait inutile, avant qu'il n en eût pris encore une immense haine, lorsqu'il s'aperçut que le savoir était son ennemi et que tous les

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dangers qui se dressèrent contre lui vinrent des gens qui possédaient ce savoir tant dédaigné. Aussi, fidèle à son éternelle duplicité, permit-il un jour, à Naples, la réunion d'un congrès scientifique. Il y parut même en disant: «Moi, je ne sais rien et ne suis rien, mais j'ai toujours beaucoup prisé les personnes doctes, et cette permission que je leur accorde aujourd'hui, de se réunir, en est la meilleure preuve.»

Mais le congrès fut surveillé de près et se sépara bientôt, car il inspirait des défiances.

Au mois de janvier 1825, le roi Ferdinand 1er mourut, et son frère prit le gouvernement, âge-lui-mème de 58 ans, infirme et peu actif. Le duc de Noto devint prince héréditaire, et reçut le commandement de l'armée. Son père se reposait sur lui, et le jeune prince Ferdinand manifestait un esprit déjà très

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arrêté, qui faisait fonder en lui, par la famille royale, de grandes espérances. Il se trouvait à une école de gouvernement curieuse et propre, en effet, à exercer de l'impression sur une nature neuve au fond, spontanée, livrée à elle même et déjà mal inclinée.

Il eût désiré demeurer tranquille, veiller au salut des âmes de ses sujets, satisfaire quelques tracasseries de malade; et il laissait mener l'État au ministre Medici, qui mettait tout à l'encan.

Le jeune prince comprit la valeur du système employé par Medici, et l'étudia curieusement. En même temps, il passait sa vie au milieu des officiers et se moquait un peu d'eux tous, vieux et jeunes, car ils ne lui paraissaient pas sérieux à cote des Autrichiens et des Suisses qu'il avait vus; et, avec son aptitude pratique, il comprit qu'il était bon de rendre à l'armée quelques uns

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des anciens officiers qui en avaient été éloignés, à cause de leurs services sous Murat. En même temps, il avança en grade quelques militaires d'une capacité reconnue. C'est ainsi que le fameux del Carretto (1) devint colonel du régiment Farnese.

Les terribles exploits et l'impitoyable rage déployées par del Carretto en 1827, dans l'expédition du Cilento, frappèrent le prince Ferdinand et lui montrèrent la voie. H reconnut qu'un sentiment, jusqu'à un certain point vague et mal défini dans son âme, venait de s'affermir et de se préciser tout à coup; et, de même que l'avance avait été éclairée en lui par Monseigneur Olivieri, la rapacité et l'entente de la spéculation par le ministre Medici, la sévérité répressive

(1) Voir dans la 1er Sèrie, la Notice intitulée

Del Carretto,

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et sans autre frein que le caprice des agents subalternes, fut fixée comme une règle gouvernementale, inflexible et infaillible, par les résultats qu'obtint del Carretto, qu'il marqua dès lors comme un serviteur utile.

En 1829, le roi, la reine, le ministre, la cour, quittèrent Naples, voyagèrent en Italie, et laissèrent le prince héréditaire administrer le royaume, ce qu'il fit militairement, toujours au milieu de l'armée, à laquelle il prodiguait les sollicitudes de toute espèce.

Le 8 novembre 1830, son père était mort, et il lui succédait sous le nom de Ferdinand II. Il avait à peine vingt ans, et se trouvait le plus jeune souverain de l'Europe.

La nation l'accueillit avec espérance, sinon avec enthousiasme, et les premiers actes du nouveau roi semblèrent confirmer cette espérance.

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Mais on prit pour de la sagesse et pour une réparation des abus, l'exécution pure et simple de plans personnels bien arrêtes dans la tète de Ferdinand II, et qui consistèrent à faire cesser pour son avantage particulier le désordre dans la maison royale et la cour; à remplacer les créatures de son père, qu'il trouvait trop faibles et peu sympathiques à ses instincts, par des hommes qu'il jugeait plus utiles à ses desseins. Ce ne fut pas la nation qu'il chercha à satisfaire, mais lui même; et il profita des bonnes apparences du fait pour en tirer un mérite aux yeux du peuple.

Le roi annonça dans une proclamation qu'il n'avait que l'amour de la patrie en vue; qu'il n'hésitait point à reconnaitre, malgré son respect filial, combien son père avait mal gouverné, et qu'il apportait avec lui l'ordre, la justice et la liberté.

Accuser le gouvernement de son père

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avec cette loyauté excessive, c'était donc enfin rompre avec la tradition; du moins on le crut et on attendit avec une surprise mêlée d'anxiété et de joie les grands actes réparateurs qui allaient inaugurer le règne nouveau. La jeunesse du roi était le gage d'une générosité dont le roi recueillerait les bienfaits.

Un homme, qui avait eu toute la confiance du feu roi et s'était enrichi par toutes sortes de concussions, Viglia, fut envoyé en exil. Le prince de la Scaletta, dépouillé du titre de capitaine des gardes du corps, les commandants de l'artillerie et du génie destitués, le marquis della Favare prive de la lieutenance générale de la Sicile, donnée au general Nunziante, parurent des actes de justice et de réparation. On s'imagina que, débarrassé de ces hommes funestes, la race en était perdue et qu'il ne restait plus que d'honnêtes gens. Mais l'erreur ne fut pas

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longue, l'intendant de Cosenza de Matteis, condamné pour ses exactions, eut sa grâce.

L'intendant de Matteis était un personnage que le roi tenait en quelque considération à cause de son habileté financière, et Ferdinand avait besoin de maitres en cet art qui le préoccupait extrêmement. Après de Matteis gracié, vint l'horrible del Carretto, élevé à la fonction, sinistre à Naples, de ministre de la police.

Le roi contemplait depuis longtemps les ambitions et les rivalités qui s'agitent dans les cours, et il connaissait celles qui surgirent à son avènement. Le ministre de la police Intontì conspira contre Ferdinand II, par qui il craignait de se

voir abandonné. Trahi par le general Filangieri, il fut arrêté et envoyé en exil, et del Carretto nommé à sa place.

Del Carretto choisi pour le gardien de la royauté,

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rien ne révolta davantage le sentiment public. La torche, la hache, le fer et le feu s'étalaient de nouveau comme les emblèmes, les quatre piliers du trône. Le royaume de Naples frémit.

Bientôt d'ailleurs se développa le vrai roi, funeste, farouche, et rapace, et les insurrections commencèrent, sans qu'on pût parvenir à les étouffer dans le sang.

En septembre 1831, dix mois à peine après l'avènement de Ferdinand, eut lieu la première insurrection qui surgit comme un cri accusateur contre son gouvernement.

Ainsi que le dit un écrivain italien, M. Mariano d'Angala, auteur d'une vie du roi de Naples où nous avons puisé de curieux renseignements, le nombre des soulèvements, des insurrections pendant son règne en est la pierre de touche. A chaque offense du roi envers son peuple, répond une protestation.

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Le roi de Naples a marche toute sa vie entouré d'une administration et d'un état major sanguinaires et cupides; quant à lui, il restait plein de gaillardise et de sourires. Un roi tout rond qu'on ne voulait point laisser paisiblement arranger les choses.

Ferdinand II inaugura un système administratif qui le rendit bientôt le plus riche souverain d'Europe et lui permit d'amasser plus de cent millions pendant son règne. Faisait-on des affaires sur les approvisionnements militaires, les fournisseurs volaient-ils, il les menaçait et les forçait à composer. Ses courtisans achetaient très-cher les produits de la fabrique royale de San Leucio. Les ministres lui remettaient chaque année les reliquats de leurs caisses, et c'était à qui, pour faire sa cour, lui offrirait ainsi les plus belles étrennes.

Le

roi prenait très-gaiement les rapines

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administratives, et raillait les pillards en leur disant: gare a vos poches. D'ailleurs il prétendait qu'une fois la sangsue gorgée, il était inutile d'en gorger d'autres et il ne tracassait pas son monde.

Il se moquait des grands fonctionnaires et les mettait toujours aux prises, afin qu'ils ne pussent se réunir et conspirer contre lui, et qu'ils fussent espions les uns des autres. Mais il y avait aussi là dessous un amour puéril de la duplicité

Les soulèvements, le terrain mine par la désaffection et les sociétés secrètes, l'amenèrent à organiser cette police terrible et militante dont nous avons parlé ailleurs, police par les prêtres, police par les sbires, police par l'armée.

Il se prit d'une grande admiration pour les jésuites à cause de leur organisation, de leur action secrète, analogue

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à celle de sa police; aussi a-t-on dit plaisamment qu'il avait nommé saint Ignace general dans son armée. Il prenait part en grande pompe aux cérémonies religieuses, portait des images de saints et les baisait fréquemment. Au camp, lorsque sonnait l'

Angelus,

il descendait de cheval et priait, Presque tous les jours, il assistait à la messe, se signant continuellement, et, comme la populace napolitaine, s'irritant contre le saint-vainement imploré et l'insultant.

Lorsque Pie IX, chassé par la révolution, se réfugia à Naples, Ferdinand II lui témoigna toutes les marques du respect le plus religieux; mais, en secret, il se réjouissait des malheurs de l'homme illustre qui fut l'avant-garde du libéralisme italien.

Ce qui l'inquiétait le plus, c'était l'instruction. L'imprimerie lui était en horreur, et les livres lui semblaient tous

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contenir dans leurs flancs une révolution. Lorsque le roi de Naples vit les jésuites écrire et publier des livres, il commença à se défier d'eux, leur manifesta du mauvais vouloir, et les fit maltraiter à leur tour par sa police et^ la censure. Il aurait voulu que jusqu'au grade de capitaine au moins, ses officiers ne fussent ni lire ni écrire. Ils seraient" restés purs et auraient inspiré une véritable confiance.

Dissimulé, il était cependant d'une nature trop vive pour se contenir toujours, et il entrait facilement en fureur, surtout contre les officiers. S'ils lui adressaient quelque demande intempestive ou maladroite, il leur courait parfois sus à coups de sabre ou de canne.

On peut considérer comme une autre espèce de farce ce genre de réponse qu'il fit à la supplique des habitants d'une province du royaume, qui demandaient

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le renvoi de leur intendant dont les exactions ravageaient le pays. Le roi leur ôta l'intendant, mais pour en faire un ministre.

Un autre jour, Santangelo, ministre de l'intérieur, se plaignit à Ferdinand d'un livre intitulé l'

Orpheline de l'hospice de l'Annonciation,

où on dénonçait fortement ses procédés administratifs.

- «L'auteur, dit-il, n'est bon qu'à envoyer à l'hôpital des fous.»

-

«Oui, reprit le roi, afin qu'il aille étudier comment vous vous comportez dans celui-là aussi.»

Le roi de Naples est venu en France, et il ne passait jamais devant la colonne Vendôme sans ôter son chapeau, donnait des poignées de main à Arago, et à sa demande rappelait à Naples le physicien Melloni exilé.

Il séduisit M. Cobden par ses feintes

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admirations pour le libre-échange. Orioli un libéral, qu'il avait approché quelques jours, l'appela un Jupiter tonnant bienveillant, et Bozzelli, le promoteur de la révolution de 1848 et de la constitution, fut entièrement capté par la tabatière et les bonbons que lui offrait familièrement le roi en l'appelant son sauveur.

Ses flatteurs les plus éhontés le comparaient à Napoléon Ier et lui promettaient que les occasions de jouer un grand rôle ne lui manqueraient pas davantage. Ils basaient ces lourdes flatteries sur son étonnante mémoire, qui lui permettait aussi de rappeler aux soldats où il les avait vus et leur nom et leurs actions.

L'intelligence de Ferdinand s'applique volontiers aux petites choses, aux petits détails matériels, à la façon des paysans. Quant à son esprit, il est assez prompt à saisir les ridicules et les défauts des gens.

Ferdinand II eut peut-être un bon

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cote, non que ce fut une qualité, au contraire, mais ce défaut de plus servit de châtiment a ceux qui l'entouraient. Le roi montra une profonde ingratitude, un oubli et un mépris complets des services rendus par les fripons et les misérables qui se vendirent à lui.

Dès qu'il les trouvait inutiles ou dangereux, il n'hésitait pas à les embarquer pour l'exil. Tous voyagèrent, furent renvoyés misérablement, tombèrent: confesseur, ministres, généraux, jésuites. Son confesseur Code, del Carretto, Santangelo, Bozzelli, tous y passent. Ses frères vivent sous le coup d'un perpétuel soupçon. De leur cote, tous ces hommes ont une secrète préoccupation; ils écoutent toujours le bruit sourd de la révolution qui s'avance, afin d'être prêts à abandonner le roi dès qu'il ne sera plus temps d'être avec lui. Entre eux, ils se trahissent, et se dénoncent.

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Intonti est renversé par del Carretto, del Carretto par Filangieri. Le roi se méfie d'eux tons. Tout lui est suspect.

Les Deux-Siciles furent désillusionnées en moins d'un an. Aucune liberté ne leur était accordée. Les Codes étaient continuellement altérés par le roi qui faisait et défaisait ses décrets. L'instruction était aux mains du clergé, la censure de la police dominait tout; les livres, les journaux étaient défendus, l'enseignement scientifique soumis à toutes sortes de restrictions; toute l'administration pillait du haut en bas. Les hommes importants par l'intelligence étaient écartés des affaires, inquiétés; le système militaire brutal s'étalait à son aise. Et le roi répondait aux demandes de réforme:

-

«Qu'avez vous à vous plaindre, mon gouvernement est tout constitutionnel à la façon française.»

En 1831, Palerme se souleva.

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Le mouvement fut apaisé par les armes et les tribunaux militaires. Le roi, du reste, avait une logique impitoyable, et quand tant de gens tués par le bourreau, jetés dans les bagnes, repoussés hors de leur patrie, formèrent ce défilé sinistre de victimes qui effraya toute l'Europe, Ferdinand tenait son excuse toute prête:

-

«Ils l'ont voulu! » disait-il ou pensait-il.

Le roi n'éprouvait de sérieuse émotion que lorsque Naples bougeait; alors il se voyait au milieu du danger et perdait la tète. Mais, de loin, il s'entendait très bien à donner de l'énergie à ses lieutenants ou à renforcer celle qu'ils avaient.

De grandes exécutions militaires eurent lieu sous son règne. Del Carretto, ce ministre à figure louche dont l'image plane sur les premières années du règne de Ferdinand II, les ordonnait avec une promptitude qui ne laissait point au

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souverain un instant pour la clémence, si jamais elle eut du avoir accès dans son âme. A del Carretto succéda Filangieri, et il n'y eut rien de changé dans le ministère. Les exécutions continuèrent.

-

«Soyez fermes, avait dit le roi, en présence de conspirations continuelles. »

-

Les ministres traduisaient cette injonction par ces mots: Soyons cruels.-

L'abus de l'autorité est le caractère le plus saillant de cette horde malsaine des ministres de Ferdinand IL Richelieu marcha dans le sang, comme Olivier le Daim et Tristan. Richelieu fut un grand ministre, tandis qu'Olivier et Tristan ne furent que les pâles reflets des mauvais cotés d'un profond politique. Filangieri et del Carretto sont les deux compères de Ferdinand IL

En 1832, Ferdinand II épousa, à Gènes, la princesse Christine de Savoie, qui vécut languissamment trois ans au

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milieu de cette cour déplorable, où son esprit doux et généreux était, ditons en butte à l'inimitié et aux railleries du roi et des courtisans.

En 1833, une conspiration éclata à Naples et échoua. La police était organisée d'une manière tellement redoutable et sûre, qu'il semble que les ministres pouvaient se faire un jeu de laisser éclater les soulèvements pour donner cours ensuite à cette ardeur de répression, de supplices, de fusillades. Puis on disait au roi: «Nous avons réprime l'insurrection,» et Ferdinand répondait: «Vous êtes mes sauveurs.» Cette comédie faisait vivre les ministres et remplissait les prisons de l'État.

Ferdinand jouit ensuite de trois années de tranquillité, et la reine étant morte au mois de janvier 1836, il se mit en route pour chercher une autre femme dès le mois de mai suivant. L'intervention des

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Français à Ancône l'avait réconcilié avec Louis Philippe dont il ne voulut pas reconnaitre le gouvernement dès le principe. On crut qu'il épouserait une princesse de la branche d'Orléans; mais il se dirigea sur Venise où il rencontra l'archiduc Charles, dont la fille, Marie Thérèse Isabelle, devint reine de Naples. Cette seconde union fut mieux conçue que la première, et la reine ne contraria jamais Ferdinand II, même par un air de visage qui pût sembler dire qu'elle ne voyait pas en lui le plus grand, le plus juste et le plus intelligent des souverains.

Pour ce malheureux royaume, l'espérance ne se lassait jamais, et ces cœurs faciles à l'illusion se rattachaient constamment aux plus faibles branches d'espoir. Un prince qui monte sur le trône doit avoir un moment de joie, et cette joie doit le conduire à vouloir rendre son

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peuple heureux, à faire participer le pays par des bienfaits à l'enivrement du souverain. Les Napolitains s'étaient donc imaginés, quand Ferdinand II avait succède à son père, qu'ils allaient être traités selon ces lois du cœur humain. Ils se trompèrent. A son second mariage, ils attendirent encore les largesses et les bontés par lesquelles le roi célébrerait la nouvelle fête, et ils se trompèrent encore.

En guise de cadeaux de noces, le royaume offrit, peu de temps après, au roi, une grande insurrection qui se propagea comme une traînée de poudre et éclata fragmentairement et successivement depuis Cosenza jusqu'à Syracuse, et reprit feu ensuite, de deux ans en deux ans, jusqu'en 1848, sans que le sang éteignît cet incendie interne qu'on reconnaissait ainsi à ces flammes subites.

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La lutte fut acharnée. Les livres défendus s'imprimèrent clandestinement. D'héroïques libérateurs, traqués, poursuivis, tués, renaissaient des cendres les uns des autres, et recommençaient le combat. Le deuil couvrait le pays, et le roi régnait au milieu des cris, des larmes, des coups de fusil et des incendies.

En 1844, le roi de Naples diminua les impôts sur le sel et les farines. Ce fut une grande date dans son gouvernement, une sorte d'effort héroïque, et qui dut coûter tant de renonciations à sa nature avare et rapace, que Ferdinand s'étonna toujours que ses sujets n'en fussent point enthousiasmés, et qu'il leur rappelait constamment ce bienfait à la mémoire.

Mais les esprits comprimés, les audaces châtiées n'en étaient que plus ardents, et du dehors des Deux-Siciles

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allaient venir des exemples et des entraînements irrésistibles.

Les événements de 1847, les actes étonnants de Pie IX, le mouvement de liberté qui se dessina partout, jetèrent la cour de Naples dans un grand trouble. La conduite du Pape renversa toutes les notions du roi sur la papauté. Les Deux-Siciles poussaient un grand soupir de bonheur et préparaient leurs habits de fêtes. Ferdinand voyait passer sur les places une foule joyeuse qui se racontait la bonne nouvelle, s'embrassait, courait, jouissait, enfin, du soleil, et ce spectacle le pétrifia. Comment, ces gens tremblants, pâles, gémissants d'ordinaire, ou bien sombres et désespérés, partant sur quelque montagne pour y proclamer de haut, par leur mort, sa puissance et leur héroïsme; ces gens étaient gais, libres, riants, ne paraissaient plus redouter ni sa police, ni ses canons, ni sa

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fureur. Ils étaient donc bien assurés du triomphe universel, la cause de la liberté était donc si irrésistiblement gagnée que les rois ne comptaient plus pour rien! Et Ferdinand tomba dans une espèce de stupeur et d'immense inquiétude. En même temps ses fidèles se retirèrent de lui. Del Carretto hésita, se demanda si le moment n'était pas arrivé d'abandonner le parti du roi, et, en tout cas, ne déploya pas une grande vigueur. Des manifestations publiques s'organisèrent à Naples et en Sicile. Le roi cède de jour en jour à la révolution qui monte. Ne se sentant pas soutenu, effrayé et furieux, il publie tous les matins un acte de concession nouvelle.

Le 18 janvier 1848, Ferdinand II remet en vigueur les attributions des consultes de 1824 chargées d'examiner les besoins et les vœux du royaume, et d'y donner satisfaction. Le lendemain,

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un décret élargissant la liberté d'imprimer et là liberté de la presse.

Le 23, amnistie a tous les condamnés politiques.

Le roi craint le naufrage et il allège le vaisseau, jetant par dessus bord, une à une, toutes les oppressions.

Le 29 janvier, Ferdinand II passe une cruelle journée.

Le soleil éclairait une immense population bouillonnante qui remplissait les rues, agitant des bannières. Partout le cri de: Vive la Constitution! Vive le Roi! retentit. Et le mot de liberté s'échappa de cette foule comme un bourdonnement sans fin, une note incessante et qui dominait tous les autres sons, et prêtait au murmure populaire une harmonie cruelle pour les oreilles du roi.

Cette population voulait que son roi eût confiance en elle et l'appelait à grand bruit; par moments elle voulait lui montrer

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qu'elle n'était pas sortie tout entière et enivrée au soleil pour lui faire peur, et elle voulait qu'il vînt parmi elle afin de reconnaitre de ses yeux que tout ce peuple était son ami et non son ennemi.

Inquiet, pale, le roi se décida enfin à monter à cheval, et, comme un homme qui prend une résolution extrême et ne sait s'il en reviendra, s'avança parmi la foule qui le saluait et oubliait généreusement le passe.

Les angoisses que ressentait Ferdinand humilié, irrite à la fois, il les rapporta au palais, se promettant à lui-même de les venger si le ciel remettait jamais entre ses mains cette nation insolemment délivrée. Rentré le soir, il appelle à son aide ses ministres, sa police, leur demande de veiller sur sa vie qui est menacée.

-

«Ils savent, dit-il, que demain est

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le jour où je vais à l'Église; ils me tueront.»

On eut un moment la pensée de punir Naples et d'écraser le mouvement encore pacifique. L'ordre au commandant du fort Saint-Elme de tirer sur la ville fut arraché au roi. Mais le commandant s'y refusa noblement, et le roi lui pardonna son patriotisme.

Cependant Ferdinand prit son parti. Il appela à l'aide son habileté de comédie et ne désespéra pas. L'acte qui témoigne de son espoir et de cette habileté tenace, de cette confiance, de cette longue connaissance des esprits italiens faciles à tromper comme des enfants, qu'il avait acquise sous son père et son grand-père, cet acte fut le renvoi de del Carretto.

Ce roi, contraint de céder, enveloppé, débordé de toutes parts par les événements présents dont on ne pouvait fixer

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Tissue, sentant sa couronne chanceler, travaille cependant encore pour l'avenir et le prépare. Il se débarrasse de l'homme qui l'a trahi, le châtie et le brise pour montrer que peut-être demain il sera aussi redoutable sur son trône qu'il ne l'a jamais été.

Ceux qui avaient tant combattu pour la liberté, qui avaient dépensé leur énergie, leur vie à entasser quelques grains de sable en guise de fondations, et qui la virent arriver tout d'un coup, apportée par un immense flot dont l'Europe semblait se trouver couverte, ceux-là prirent une confiance extraordinaire dans les destinées de la liberté, crurent que tout était fini, qu'il n'y avait plus de précautions à prendre, qu'ils étaient si forts qu'ils pouvaient tout concéder sans crainte. Ils entourèrent le roi, lui montrèrent la nécessité d'une constitution. Ferdinand les comprit, les appela ses

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meilleurs amis, les toucha, leur promit tout ce qu'ils voulurent, et ils eurent peur de causer des chagrins à cet excellent prince méconnu.

Bientôt, le 21 février, le roi jura la constitution. Il avait attendri Bozzelli, le grand libérateur des Deux-Siciles, et Bozzelli lui fit une constitution pour ainsi dire aimable.

Il y eut une scène très singulière. Le roi était fort inquiet de cette constitution et ne cachait pas son angoisse.

-

«Mais qui aura donc la force militaire en main?» demanda-t-il.

-

«Le roi! répondit Bozzelli; le roi nomme à tous les emplois, le roi confère les titres et les honneurs, le roi fait grâce, déclare la guerre, conclut la paix, traite, en demandant seulement leur adhésion aux Chambres!»

Le visage de Ferdinand s'éclaircit.

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Et Bozzelli, heureux de lui être agréable, ajouta:

- «Le roi a le droit de refuser sa sanction aux lois, de dissoudre le Parlement et la garde nationale.»

Alors Ferdinand tomba dans les bras de Bozzelli, en s'écriant:

- «Mais ce n'est rien que d'octroyer des constitutions! Tout reste comme avant!»

Jamais raillerie ne fut plus comique et plus cruelle.

A son tour, Bozzelli, à la fin de cette conversation, déjeta aux genoux du roi, et lui dit:

- «Ah! sire, si je vous avais connu plus tôt, je n'aurais jamais conspiré contre vous.»

Contraint par les constitutionnels, Ferdinand envoya des troupes à Venise sous le commandement du general Pepe, mais les officiers avaient Tordre secret

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de revenir à Naples. Puis il reprit courage, sema la défiance contre le Parlement, excita les soldats et la populace!

Il sut ressaisir le pouvoir avec une promptitude merveilleuse, et, comme par une cruelle dérision de l'impuissance des constitutionnels italiens, ce fut le jour même de l'ouverture du Parlement, le 15 mai 1848, qu'il remporta la victoire. Ferdinand exigea le serment des députés; ceux-ci s'y refusèrent, et de là sortit le combat. Le roi put se dire menacé, mais l'armée et la populace étaient enflammées pour sa défense. Il consentit à ne plus exiger le serment, trop tard, il est vrai, en face d'une ville irritée et prête à se soulever.

La lutte ne pouvait plus être évitée: elle fut terrible, et le trône de Naples se trouva un moment en danger. Le roi suivait le combat avec une rage impatiente.

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Serait-il encore roi le lendemain? Les artilleurs lui conservèrent sa couronne.

- «Abattez tout! renversez tout leur criait-il.

Le Parlement était dissous de fait. Un décret ne tarda pas a en promulguer la déclaration. Et, dès lors, commencèrent les vengeances, les proscriptions, les bombardements, et le roi dit avec ironie:

- « Je n'en ai pas moins été un roi constitutionnel, moi aussi.»»

Filangieri égala del Carretto. Et la nation décerna au roi le nom de roi

Bomba

et de

Négation de Dieu.

Chaque jour, Ferdinand respirait plus librement; c'était la Toscane, c'était Rome, c'était Venise qui tombaient. Il assistait au ferrement des condamnés envoyés au bagne et le deuil de l'Italie consolidait son pouvoir. L'échec de son armée, dans ses grands moments d'ambition,

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alors qu'il crut., arracher Rome aux révolutionnaires, troubla sa joie un moment; mais il se sentit affermi sur son trône, et, depuis dix ans, aucune insurrection n'a lève la tète contre lui.

Avant 1848, le royaume des Deux-Siciles pouvait se dire heureux, depuis, Ferdinand II n'a plus été occupé à régner, mais à dompter, et un Ses juges de ses tribunaux expéditifs osa dire en 1849:

-

«Il importe peu que le roi ait cinq cent mille sujets de plus ou de moins! »

Il ne faut accuser que la débilité du peuple napolitain; son martyre est la conséquence de son abjection. Ferdinand, il est vrai, a montré une volonté, une astuce telles, qu'élevées à l'importance de principes et d'art de régner, elles n'ont pas trouvé d'obstacles. Le roi de Naples est un homme que la volonté

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de régner a rendu presque fou, et qui, craignant son peuple, a voulu le briser, l'accabler, ne

le trouvant jamais assez terrassé et le frappant toujours, même à terre, pour qu'il ne se relève pas.

Incertain, capricieux pour les choses de la vie journalière et dans ses rapports avec les courtisans, qu'à la moindre inquiétude, il disgracie, sauf a leur rendre quelquefois sa faveur, Ferdinand a toujours suivi une ligne de conduite fort nette. Les déclarations de la Sainte Alliance ont été son évangile; le droit des Bourbons à régner, ou plutôt à disposer à leur gré des Deux-Siciles, son idée fixe. Aussi a-t-il toujours repoussé ou refusé toute intervention étrangère à Naples, en vertu du bon droit. Et quels que fussent les liens qui l'unissaient à l'Autriche, il ne s'est jamais soucié des bons offices intérieurs de cette puissance, se sentant appuyé sur l'armée, la populace

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de Naples et les paysans des montagnes qui ont toujours adoré les Bourbons, comme il a été expliqué.

Le roi a témoigné toute sa vie un grand mépris pour les rois constitutionnels, qu'il considère comme des traitres à la cause royale, et Louis Philippe n'en fut reconnu qu'après les affaires de la Romagne et d'Ancône. Ferdinand n'a point reconnu le gouvernement de sa parente, la reine d'Espagne. L'intégrité catholique, la papauté absolue, furent aussi une de ses convictions, et il ne vit plus dans Pie IX, libérateur des peuples, qu'une sorte de fantôme pontifical. Sa haine contre le Piémont est sans bornes, et la victoire remportée par les Autrichiens à Novare lui causa autant de joie que ses propres succès à Naples.

En 1848, tous les actes de concession qu'on lui arracha n'en furent que plus majestueux. Sa générosité accordait à

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ses bienaimés sujets; et, s'il leur octroyait une constitution, il mit de l'orgueil à déclarer qu'il le faisait de sa pleine volonté et liberté.

D'ailleurs, Ferdinand ne céda, en janvier, que parce que l'armée, surprise par l'unanimité du mouvement, resta comme suspendue, tandis que les lazzaronis contemplaient ce spectacle comme une fête, sans se douter combien il était amer a leur roi. Le drapeau rouge fut hissé cependant sur les forts en signe de menace, et si le general Ruberti, commandant du château Saint-Elme, n'avait été rempli de doutes et eût seconde le désir des ministres de canonner la ville, il n-y-eût pas eu de constitution.

Il est, du reste, assez bizarre qu'à Naples, où le drapeau blanc est la tradition de la famille, on préfère arborer le drapeau rouge pour représenter l'ordre irrite. Au mois de mai ce fut également

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le drapeau rouge qui conduisit à la victoire les défenseurs de Ferdinand II.

Le roi de Naples eut à peine juré la constitution qu'il ne songea qu'à renverser ses adversaires. Sa conduite fut très habile. Il tata peu à peu le terrain, essaya le dévouement de son parti, exerça l'armée et la populace à crier à bas la constitution, les enhardit peu à peu, les amena à attaquer les constitutionnels dans les rues, fit désarmer les gardes nationales en province, suscita de grandes manifestations en sa faveur, et le jour du combat, il eut facilement raison des naïfs députés ses ennemis.

Chaque année ensuite amena des procès monstres qui englobaient des milliers de personnes. La plus grande partie des députés, poursuivis par une vengeance infatigable, ont péri en exil, en prison, ou sous les coups de la police. Nous avons fait ailleurs le tableau de cette

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immense geôle, de ce pays gémissant, garrotté et torture tout entier (1).

Le pouvoir du roi de Naples s'est donc trouvé rétabli, et la populace, frappée de ses victoires, le regarde comme un grand prince.

La Providence a semblé, enfin, avoir pris en pitié le royaume de Naples en avertissant à son tour Ferdinand II. Mais n'a-t-elle pas parie trop tard, le laissant jouir du triomphe et douter d'elle.

Parmi les renseignements qui nous sont parvenus sur la maladie de Ferdinand, nous citerons une correspondance adressée à la

Presse

et qui montre que rien n'est changé à Naples, ni à la cour, ni chez le peuple, et que Ferdinand II remplit encore le royaume. Du reste, si le roi conserve en ce moment quelque

(1) Voir, dans la première série, la Notice sur

Del Carretto.

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sentiment et qu'il apprenne les grands événements survenus depuis peu de temps, il sentira que la fin de son système était marquée. Des del Carretto et des Filangieri ne peuvent rien contre le sentiment national.

Voici la correspondance dont nous parlons:

«Naples, 30 avril.

«Voici donc, depuis ma lettre du 26, les nouvelles de Naples. Le 26, il y avait persévérance dans l'amélioration des phénomènes de l'infirmité du roi, notre seigneur. - Le 27, l'amélioration continuait, non plus des phénomènes, mais de la

maladie;

c'était la première fois que les signataires employaient ce mot.

«Et aussitôt, dans tout Caserte, on se mit à crier au miracle. Les uns remerciaient saint Gaétan, les autres saint

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Janvier, plusieurs la feue reine Marie Christine, qui était apparue à un mendiant pour lui annoncer que le roi vivrait. Ce mendiant avait été reçu et fête à Caserte. Les médecins qui avaient condamné le roi furent traités d'ânes par la reine. Us durent confesser eux-mêmes qu'ils n'y comprenaient plus rien. Le domestique de l'un d'entre eux fut roué de coups par la valetaille de la maison royale. Cependant le malade continuait à ne pas se montrer; les bulletins étaient, dit-on, dictés par la reine. Le roi va mieux, disait-elle, et la Faculté répondait: Amen!

«Un des patriarches de l'Académie de médecine, le professeur Luccarelli, fut mandé à Caserte par le prince héréditaire. Après une heure d'attente au château, on' lui fit dire qu'il ne verrait pas le prince, mais qu'il aurait le droit de causer avec l'un des chirurgiens ordinaires

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de S. M. Le chirurgien fut donc présente au médecin, et lui fit un discours très long et très circonstancié, où il lui exposa tous les phénomènes de la maladie, et sur ces Communications verbales, il lui demanda son avis. M. Luccarelli répondit qu'il ne pouvait le donner sans voir le malade. On lui objecta que le malade n'était pas visible. Et comme il persistait à ne vouloir se déclarer que sur une observation personnelle, on le pria poliment de se retirer.

«Enfin, le dernier bulletin officiel, a confesse de nouvelles inquiétudes. D'hier à ce matin, dit-il, est intervenu quelque léger désordre de plus

(di più)

dans la maladie du roi, notre seigneur.»

Toujours est-il que parmi les souffrances de la maladie et tout près de la mort, alors qu'on n'a plus intérêt à tromper personne, le roi de Naples soutient

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qu'il a fait son devoir, sauvegardé son droit, et que sa conscience est en repos. Après la maladie, la raison reviendra au roi, et puisse l'avertissement qu'il a reçu du ciel profiter à lui et à son peuple.

Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que Ferdinand II vient de succomber a sa longue maladie. L'histoire a le droit de se montrer moins sévère à l'égard des morts qu'à l'égard des vivants. Et, si nous avions cru le roi de Naples si près de la tombe, nous aurions mis plus d'indulgence dans l'appréciation de son règne.

FIN.

PORTRAITS HISTORIQUES

Au dix-neuvième siècle.

2

série.

LE

COMTE DE CAVOUR

PAR

HIPPOLITE CASTILLE

PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE EDITEUR

PALAIS ROYAL, GALERIE D'ORLEANS,

1859

LE

COMTE DE CAVOUR

Il y a une logique consolante dans la destinée des nations. Elles succombent par leur faute, ou se relèvent quand elles savent profiter de leur expérience. Leurs vices sont punis et leurs vertus trouvent une récompense.

Chacune de leurs erreurs entraine une chute et chacune de leurs sagesses amène un succès.

Plus frappe de revers que l'Italie, aucun peuple ne l'a été; plus aveuglé, plus

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en démence, aucun ne l'a été non plus.

Mais jamais nation, ouvrant enfin les yeux et se repentant du passe, n'a vu luire une si belle espérance, s'annoncer une si magnifique compensation à ses anciennes souffrances.

Sortir des cachots, de l'exil, des chaines et des bagnes; sortir des mains des bourreaux; dégager sa poitrine terrassée de la pointe des baïonnettes étrangères qui allaient y chercher le sang, et se trouver libre, au soleil, pouvoir respirer, chanter, embrasser ses frères, se relever glorieusement sur une terre joyeuse où ne s'élèveront plus les cris de désespoir, ne couleront plus les larmes et ne giteront plus la douleur et la cruauté, comme dans un repaire de bêtes féroces; quel plus splendide retour des choses d'ici-bas pour un peuple martyrisé, humilié et raillé.

Mais, auparavant, il était l'ennemi de

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lui même et déchirait le sein de la patrie, haïssant sa propre race et la livrant en esclavage.

Alors, il mérita son sort, jusqu'à ce qu'il eût commencé a comprendre sa honte et son crime, et qu'en 1847 eût retenti le premier cri d'union, qui était aussi le cri de délivrance et d'avenir.

L'union trouva, à cette époque, l'incrédulité, et chacun en Italie, agissant avec le vieil égoïsme local, dont on n'avait pu dépouiller encore le funeste esprit, ne voulut se soucier de la liberté et de l'indépendance que pour le seuil étroit de sa maison personnelle, laissant son voisin et son frère se débattre isole et sans aide.

Aussi, l'universel désastre de 1848 a-t-il été la grande leçon et le grand bonheur de l'Italie.

Vénitiens ici, Romains là, Génois plus loin, puis Lombards, puis Siciliens,

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puis Piémontais, saluaient avec ivresse l'indépendance privée et non la grandeur nationale. Après la victoire, on les eût vus s'égorger entre eux, puis retomber un à un sous la griffe étrangère, tandis que l'Europe n'aurait pas eu un regard de pitié ou un mot de consolation pour eux.

Lorsqu'ils se levèrent en 1848, pleins de transports, de confiance et d'illusions, et que, sur les champs de bataille où tombèrent leurs soldats, leurs étudiants et leurs professeurs, ils virent l'Italie étendue et perdant ses forces par d'effroyables blessures; lorsque Naples fut retombée sous les bombes et les tribunaux du roi Ferdinand; lorsque Venise fut reprise par l'Autriche, et livrée, comme une servante, à ses officiers à habits blancs; lorsque Rome, brisée par une main vigoureuse et prévoyante, se retrouva à la merci de ses

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maîtres ecclésiastiques; que la Lombardie, écrasée, demeura foulée aux pieds des chevaux allemands, et que le roi de Piémont, repoussé jusqu'aux portes de Turin> vaincu, désespéré, eut perdu, de sa main royale, le dernier enjeu d'une partie si bien commencée, l'aurore de la liberté et de la grandeur italiennes se levait voilée par la fumée des défaites, assombrie et tachée par le sang des vaincus, qui ne se doutèrent point qu'elle venait de poindre.

Désormais, en effet, il ne resta au cœur de l'Italie qu'une idée et qu'une passion, l'union, la nationalité. L'Europe, attristée, s'émut de ses immenses infortunes, veilla sur elle pour la sauver quand le moment serait venu, et la tint par la main afin de la mener dans le chemin qui devait la conduire.

Le Piémont avait voulu être l'épée de l'Italie, et son épée lui fut brisée dans la

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main par l'ennemi, sur le champ de bataille de Novare, parce que l'Italie le laissa seul et ne lui forgea pas une lame de rechange pour cette épée trop hardiment tirée.

Toutes les fautes de cette époque furent énormes; elles provenaient de l'esprit du passe encore debout, avec ses mauvaises inspirations. Mais cet esprit fut balayé par la catastrophe, et le Piémont marcha courageusement dans une voie nouvelle, sous la conduite de son roi et d'un grand ministre, le comte de Cavour, en qui se personnifie l'indépendance, l'union de l'Italie.

La vie politique de M. de Cavour, c'est l'histoire du Piémont depuis 1848, et l'histoire du Piémont c'est celle de la liberté de toute l'Italie.

Le roi Charles Albert sauva la Sardaigne par sa défaite et son abdication. La main de la Providence a cache ses bien

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faits sous une apparente et effrayante malédiction.

Charles Albert fut un prince ambitieux, plutôt que grand et généreux. Mais l'ambition ne lui vint cependant que par hasard, et parce qu'il fut forcé de rêver tout à coup la grandeur. Alors, il vit, dans le soulèvement italien, le doigt de Dieu qui lui apportait une couronne plus large, et il partit en avant, persuade fatalement que l'heure d'une gloire et d'une puissance nouvelles sonnait pour lui. Il monta à cheval, convaincu qu'il marchait vers un autre trône et que ses destins étaient écrits. Plein de cette confiance, il rejeta l'appui de la France. Charles Albert le jugeait inutile, puisque Dieu et la destinée se déclaraient pour lui et le guidaient. Il s'avança avec l'illusion de ne pouvoir être vaincu, hardi jusqu'à la témérité, à l'imprévoyance, et, quand tous ses rêves eurent échoué, il

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ne put supporter le désespoir du réveil.

Mais, lorsque Charles Albert était un roi de Piémont rude, soupçonneux, jaloux de son autorité, il ne croyait pas que son petit royaume pût essayer de se heurter à l'Autriche, et il avait toute sorte de caresses pour elle, dont le voisinage soutenait sa couronne, tandis qu'il se défiait de la France, d'où soufflait le vent des libertés et des changements. Charles Albert n'aima pas la France, et il avait à son royaume une ceinture de douaniers et de gendarmes qui arrêtaient à la frontière les livres, les idées et quelquefois les voyageurs français.

En 1848, il eut un éblouissement. La révolution ne fut pas pour lui comme une issue qu'on a prévu devoir s'ouvrir devant des projets arrêtés. Mais, le jour où il signait une constitution piémontaise, il venait de voir, dans une vision

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dorée et enivrante, non pas la Lombardie seule, mais l'Italie tout entière, déroulée devant les marches de son trône. Il signa sans regret la constitution dont il avait mis vingt années de rigoureuse domination a se préserver. Le Piémont ne signifia plus rien pour lui, le roi avait l'Italie dans les yeux, toujours, à chaque moment.

Dès que Charles Albert, d'abord victorieux, fut contraint de s'arrêter, puis de reculer devant le vieux tigre Radetzki, tout s'écroula dans son esprit, l'amertume s'empara de son âme et il ne crut plus à rien. Les hésitations, les injures des Milanais ne le touchèrent que comme une goutte de plus tombée dans le vase déjà plein. Il ne chercha pas à triompher de leur mauvais vouloir, et rentra sur le territoire piémontais, qui lui parât bien étroit, bien chétif et bien indifférent. A Novare, il lutta sans espérance;

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il ne prit pas de mesures militaires sérieuses. On laissa les généraux se ranger au hasard, on ne chercha même pas à écarter les traitres. La bataille se Hyra par respect humain. On n'avait que l'idée de mourir et non celle de vaincre. En une heure, les Autrichiens étaient vainqueurs, et les Piémontais ne défendirent pour ainsi dire que la défaite. Ensuite, tout fut fini, il n'y eut plus d'armée, plus de royaume et plus de roi. Il n'y eut plus que l'avenir, qui allait tout restaurer.

«C'était Novare! dit M. Platel, l'Italie était éventrée. Les bersaglieri remplissaient les fossés de leurs cadavres; des chevaux sans cavaliers galopaient en traînant leurs entrailles sur les chemins; les canons sardes gisaient sur leurs affuts brisés; les guidons bleus ou jaunes des brigades passaient des mains des morts dans les mains des mourants;

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les drapeaux étaient emportés sanglants, déguenillés et boueux, dans un vent plein de fumée. Le due de Gènes, blond et fier, qui avait préféré son épée sarde à la couronne de Sicile, combattait à la tète des derniers soldats; le due de Savoie, le roi de maintenant, serrait avec rage son épée brisée: on entendait dans la campagne comme un râle immense.

«Le roi Charles Albert s'avança dans un espace resserré, entre un mur et une haie: son cheval écumait et tremblait; en voyant le roi, les mourants se soulevèrent sur leurs coudes et crièrent: «

Viva il re!»

«Lui, sombre, dirigea la tête de son cheval du cote des batteries autrichiennes, qui vomissaient la mitraille: le cheval ouvrit à la fumée ses naseaux et se cabra; le roi regardait vers le Sud. Vit-il l'Italie en feu? Entendit-il des

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bruits de chaînes 1 comprit-il quel rêve immense venait d'être détirait... S'est-il dit que sa mort seule pouvait sauver son pays ? Éprouva-t-il un tel effroi à remettre son épée au fourreau qu'il aima mieux mourir? Sarde, a-t-il voulu se faire tuer pour la Sardaigne? Soldat, demandait-il simplement la mort d'un soldat! Qui le sait! Ceux qui l'ont vu dans ce moment, n'ont vu aucune émotion sur sa figure. Il voulait être tue et il attendait les boulets.»

Charles Albert n'avait pas besoin d'un boulet pour être tue; non parce que l'espérance italienne venait d'expirer à Novare, mais parce que son espérance, à lui, était tranchée, et que la destinée n'avait voulu lui accorder aucun dédommagement. Avec lui périt le mauvais destin de l'Italie.

Charles Albert n'avait point gouverné avec l'amour des peuples, et l'Italie ne

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se fût point confiée à lui. C'était un roi retiré et qui n'appela point sur sa personne l'affection de cette nation, qui levait les yeux autour d'elle et cherchait un ami. Le Piémont n'était pas alors le guidon de l'Italie, une sorte de terre sacrée où se conserve la liberté, la civilisation, tel qu'il l'est devenu depuis. On ne voyait dans le Piémont qu'un pays étouffé comme les autres, et Charles Albert n'eut pas de mission. On ne put le comprendre.

Aujourd'hui, grâce à Victór Emmanuel, assez sage pour laisser faire, et grâce a M. de Cavour, assez ferme pour faire des tentatives hardies, le Piémont est le cœur de l'Italie; et son roi en est le champion avoué, aimé, que suivront tous les bras et tous les yeux dans la guerre de l'indépendance.

Victor Emmanuel recueillit la couronne que son père le chargea de ramasser

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sur le champ sanglant de Novare, où il l'avait laissée tomber.

Dans cette funeste journée, en voyant combattre ses soldats et en voyant à quels revers fut conduit Charles Albert pour s'être tenu isole des peuples, qui, au jour décisif, n'en voulurent point pour chef, Victor Emmanuel reconnut avec un grand sens que le vaillant Piémont avait besoin d'être libre pour réparer ses malheurs, et il unit ses efforts à ceux de tout le royaume. Il voulut conserver, sur ce coin de terre italienne, un débris intact du naufrage, et entretenir un phare d'indépendance montrant l'avenir aux vaincus dispersés, afin qu'ils vinssent un jour s'y rassembler.

Victor Emmanuel comprit que le gouvernement de son père avait tue son père, et que le Piémont méritait mieux par ses sacrifices. Plein de loyauté, il laissa donc la Chambre des députés panser

LE COMTE DE CAVOUR 17

les blessures communes, se tint à l'écart des affaires, les mains sur la garde de son épée et les yeux fixés sur l'Autriche. Héroïque soldat, souverain rempli d'abnégation et de sagesse, il effaça la royauté le plus possible, afin de faire mieux éclater son rôle de champion des peuples italiens. Aussi le Piémont et le roi Victor Emmanuel n'ont ils qu'une poitrine et qu'un cœur.

Victor Emmanuel a eu le bonheur de rencontrer un homme d'une conviction profonde et froidement passionnée, patiente et hardie, que rien ne devait de tourner de son but, et qui mena droit, sans broncher, le Piémont, le roi et l'Italie vers la délivrance. Cet homme est le comte de Cavour. En Sardaigne, il n'y a que deux noms, Victor Emmanuel et M. de Cavour. Quand les Piémontais prononcent ces deux noms, leur cœur bat

18 LE COMTE DE CAVOUR

et des larmes d'admiration et de joie montent à leurs yeux. Us ne disent pas le comte de Cavour, ils disent le Comte. Il n'y a que lui. Tout ce qui a fait du Piémont un pays noble, sage, glorieux, libre, est venu de M. de Cavour et la reconnaissance est sans bornes envers ce ministre grand et simple, simple comme un nomine d'affaires, grand comme un bienfaiteur.

D'autres, avant lui, tinrent les affaires en Piémont après 1849, mais timidement, en gens découragés, tristes et pleins d'effroi de la force autrichienne. Ce fut lui qui releva son pays, d'une main ferme.

De même que la figure militaire et aventureuse du roi Victor Emmanuel soulève les acclamations et l'enthousiaste espérance des gloires futures, lorsqu'il passe au galop devant ses soldats, fiers et émus; de même, toute la population

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cherche avidement à lire, dans l'attitude calme et la physionomie fine et pénétrante du ministre, si les temps sont enfin venus de récolter, ou si elle doit attendre encore que la moisson mûrisse.

Le comte de Cavour est assez grand et gros; ses yeux, fatigués par le travail, se reposent sous des lunettes, sans perdre leur expression aiguë et profonde. Il a le visage froid au premier aspect, et qui revêt surtout une impassibilité dédaigneuse, un air de concentration et de fermeté inébranlable, mais qui devient très mobile, car le ministre cède facilement au rire et à l'impatience.

La sûreté de sa conviction, la certitude qu'il possédé de marcher dans le vrai, l'excellence des résultats obtenus par sa conduite, la grandeur de l'horizon qu'il a ouvert à son pays, toutes ces raisons le rendent impatient et hostile à la contradiction, en même temps qu'elles

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lui inspirent un certain mépris pour les idées contraires, où il trouve une mesquinerie, une étroitesse, une inconséquence qui les rendent ridicules, et dont il se moque.

Comme tous ceux qui ont de grandes vues, et qui, agissant, savent faire de grandes choses, il ne répond à ses adversaires que quand ils lui paraissent à sa hauteur. Sinon, il continue ses discours comme s'il ne les avait point entendus, et se plaisant à affecter de ne traiter que de petites questions, lorsqu'ils ont essayé d'en aborder d'importantes.

Le roi Victor Emmanuel est superbe à cheval, courant au galop comme vers la poudre; le comte de Cavour assis produit une impression étonnante à la Chambre piémontaise. On sent dans son attitude la force et l'importance de l'homme de méditation, dont la plume détruit et construit mieux qu'une épée.

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C'est le laisser aller de l'homme qui veut toujours rester face à face avec son but et ne s'inquiète pas des autres. Il ne semble pas les regarder, mais regarder ce qu'il a en lui, dans sa pensée. M. de Cavour a un esprit très fin, et qui juge bien les hommes. Aussi n'aime-t-il pas les personnalités faibles, médiocres, douées de prétentions plus que de facultés, et, lorsqu'elles veulent l'entraver, il les traite de haut avec une ironie brutale qui les froisse.

Orateur, le comte de Cavour ne s'inquiète pas de la pose ni de la phrase. Il ne veut qu'être clair, facile, lucide, jusqu'à ce que la patrie, jusqu'à ce que l'Italie vienne le faire se redresser. Alors, une grave émotion s'empare de lui. L'économiste, l'homme d'État méthodique et précis font place au patriote frémissant, et on écoute religieusement la parole de celui qui a été, pour ainsi dire,

22 LE COMTE DE CAVOUR

l'administrateur de la délivrance et de l'union italiennes.

Voici comment s'exprime, à l'égard du talent de M. de Cavour, un publiciste piémontais, M. Chiala, qui n'est pas, cependant, un partisan absolu du grand ministre:

«Si, par orateur, on entend celui qui unit admirablement les mots aux idées; qui développe d'une manière grandiose ses pensées en un style imagé, imposant; qui trouve pour ses idées une expression toujours hardie, sévère et étonnante; certainement, selon cette manière de voir, M. de Cavour n'est pas absolument un orateur.

«Il ne lui manque rien sous le rapport de la pensée, des vues et surtout de la finesse; mais, d'autre part, il ne possédé pas les qualités que nous venons d'exposer et qui sont nécessaires à celui qui veut bien parler. Toutefois,

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M. de Cavour s'est rendu si habile à glisser à travers les difficultés du grand art de la parole; il s'y est si bien forme dans la lutte parlementaire de chaque jour, que déjà, à l'époque de son avènement au pouvoir, il s'était rendu l'un des orateurs les mieux écoutés de la Chambre piémontaise. Alors, comme aujourd'hui, sa voix savait toujours imposer le silence et attirer une attention particulière. Non pas qu'elle frappe agréablement l'oreille de ceux qui écoutent; sa voix est, au contraire, plutôt saccadée et accompagnée d'une accentuation aigre; mais un tel accent promet des mots piquants, et il tient parole. Cette voix sans éclat, peu vigoureuse, exprime des idées claires, précises, disposées dans un ordre rigoureux. Ces idées sont tantôt simples, vulgaires à force de bon sens, tantôt imprégnées de profondes méditations, mais si bien

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coordonnées toujours que les unes portent les autres et qu'il en résulte un tout vraiment persuasif. Cette clarté, que nous oserions appeler merveilleuse, était et est encore le nerf principal de l'influence et de l'autorité de M. de Cavour sur l'esprit des députés. Un autre et immense avantage de M. de Cavour consiste dans une pénétration singulière, par laquelle il devine presque instinctivement quelles sont les deux ou trois questions principales qui surnagent sur l'océan tourmenté des discussions et qu'il faut attaquer ou défendre; en sorte que, sur de sa position, il triomphe facilement par la voie de la stratégie, sans employer l'élan de l'énergie.

«C'est dans ces deux facultés, où M. de Cavour excelle, que réside le secret de l'empire presque autocratique qu'il est arrivé, par la suite des

LE COMTE DE CAVOUR 25

temps, à exercer sur le Parlement sarde.» Cette influence et cette manière d'agir ont quelque analogie avec les façons oratoires de M. Thiers. Les personnes qui ont pu voir les deux hommes d'État ont fait cette remarque. Mais le comte de Cavour a de plus une brusquerie de chef absolu qui est très curieuse. Il parie presque toujours les mains dans ses poches, d'un air insouciant, sur que ce qu'il va dire sera écouté, parce que, dans ce Parlement neuf, inexpérimenté, ardent et pour ainsi dire naïf, il enseigne avec l'autorité d'un savoir éprouvé, et a mission d'enseigner, étant à peu près le seul homme du Piémont aussi profondément verse dans les sciences économique, administrative et politique.

La supériorité du comte de Cavour en ce point est si bien reconnue, que, récemment encore, il dirigeait à lui seul les trois ministères de l'intérieur, des finances

26 LE COMTE DE CAVOUR

et de l'extérieur, travaillant quatorze heures par jour et regrettant de ne pouvoir mener tous les ministères à la fois.

Sa connaissance pratique des affaires est extraordinaire, et il a dit souvent que deux heures suffisaient à remplir tous les soins des relations extérieures.

En Europe, il semble cependant que le comte de Cavour est absorbé tout entier dans ces relations extérieures, et qu'il ne doit point avoir assez de tout son temps pour conclure ces traités, assister au Congrès et rédiger ces belles notes, ces mémorandums habiles, complets et nets comme des actes élaborés par le plus scrupuleux notaire.

Le comte de Cavour a forme, du reste, autour de lui, une pépinière d'administrateurs dévoués, laborieux, désintéressés et remplis d'abnégation.

Il paraitra peut-être bizarre d'attribuer

LE COMTE DE CAVOUR 27

au comte de Cavour, d'une apparence si calme, un esprit assez analogue aux anciens conventionnels français- Il y a cependant en lui un peu de cette âpreté, de cette inflexibilité, un même amour du pouvoir personnel pour faire librement la liberté des autres. Le comte de Cavour a été attaqué souvent et très vivement, parce qu'il communique fort rarement les documents officiels et exige une confiance complète en lui. «Rapportez vous en à moi, laissez moi faire!» Tel est son système, tels sont les sentiments qui percent en presque tous ses actes. Et, comme il a prouvé qu'on pouvait, en effet, s'en rapporter à lui et lui confier tous les fardeaux, ses adversaires ne sont pas disposés à le lui pardonner.

Le comte de Cavour sent sa force, il se sait nécessaire, et il ne craint pas d'affirmer souvent l'absolue nécessité

28 LE COMTE DE CAVOUR

des mesures qu'il propose comme unique argument, laissant entrevoir que si on lui refusait concours il quitterait ces affaires difficiles, que lui seul a si bien menées et peut mener.

Du reste, tout le Piémont retentit des actes et des paroles du comte de Cavour, Partout on l'entend défendre ou attaquer. Défendre plus qu'attaquer, car il est l'expression nationale du pays; mais il a des ennemis personnels et des adversaires politiques qui voudraient. n'être pas forcés de lui rendre justice.

Le comte Camille de Cavour est né en 1809. Son père, négociant dans le comté de Nice, avait rendu des services au roi Charles Albert, qui l'anoblit. Selon d'autres biographes, sa famille serait, au contraire, l'une des plus anciennes du pays. En tous cas, c'est lui qui en sera l'ancêtre, pour nous servir d'un mot fameux.

LE COMTE DE CAVOUR 29

Le comte travailla énormément toute sa vie, apprit le français et les idées françaises; assista muet, et la tète appuyée sur sa main, au spectacle affligeant des misères de l'Italie, se faisant le serment d'appliquer, à l'appui de cette cause, non un enthousiasme vague et discoureur, un dévouement stérile et artistique, mais une science politique forte et pratique, des idées administratives, des principes de gouvernement méthodiques et approfondis. M. de Cavour étudia la révolution de 1789, en suivit les résultats en France, se prit d'amour pour le régime parlementaire anglais, regarda attentivement la marche des réformes économiques dans les deux pays, réfléchit et comprit alors tout ce que l'Italie ignorait, tout ce dont elle avait besoin.

M. de Cavour passa plusieurs années en Angleterre, puis en France. A Paris,

30 LE COMTE DE CAVOUR

il écrivit dans les journaux français, et fit paraitre, à la

Revue Nouvelle,

des articles sur les chemins de fer piémontais.

Durant le règne de Charles Albert, sa vie fut l'étude et la patience. Enfin, 1847 arriva avec son grand cri d'affranchissement.

M. de Cavour fonda aussitôt, avec le comte Balbo, le journal le

Risorgimento,

ou la

Résurrection.

Ils furent une phalange, les d'Azeglio, les Buoncompagni, les Alfieri avec eux, qui sentirent les temps nouveaux. Le journal le

Risorgimento

représenta la grande espérance italienne précisée en formules d'économie politique et en questions administratives.

Le

Risorgimento

appela l'attention sur M. de Cavour, dont l'esprit ferme, net, se révéla avec éclat. Ce journal apporta un puissant soutien aux hommes

LE COMTE DE CAVOUR 31

qui voulurent une constitution et qui l'obtinrent.

Tout un pays put lire, dans le

Risorgimento,

le programme politique qui fut réalisé depuis, et reconnaitre la conviction arrêtée qui présida plus tard aux actes des ministres. Le comte de Cavour venait de se placer au premier rang des esprits sérieux, profonds et pratiques de l'Europe, et, dès lors, le Piémont ne cessa d'avoir les yeux tournés vers ce journaliste puissant et qui avait la main pleine d'enseignements. L'ami de M. de Cavour, le comte Balbo, était un écrivain célèbre qui ne vivait que pour l'Italie, un grand libéral douloureux et plein d'espoir. Tous deux voyaient au delà de 1848.

Le

Risorgimento

tenta l'union de l'Italie avec ses seules forces, il adressa au roi de Naples une noble adjuration de se joindre au pape et au roi de Piémont,

32 LE COMTE DE CAVOUR

pour sauver et grandir la commune patrie.

Naturellement, le roi de Naples resta sourd, et le journal dut rentrer dans la voie spécialement piémontaise.

Les catastrophes de Novare n'accablèrent pas M. de Cavour, qui s'était enrôlé déjà comme volontaire. Mais la foudroyante rapidité des victoires autrichiennes ne laissa pas le temps au Piémont de lancer de nouveaux soldats sur le champ de bataille.

Le

Risorgimento

poursuivit sa conduite patriotique et sérieuse, expliquant les dangers révolutionnaires, démontrant le mécanisme des institutions politiques où le Piémont allait vivre désormais. Un moment, M. de Cavour, par une sagesse trop entière, s'était trouvé isole entre tous les partis. D'une part, il eut un duel (1); de l'autre, le public l'abandonna.

(1) Nous empruntons à un écrivain de beaucoup

LE COMTE DE CAVOUR 33

Ce fut en ce moment d'immense trouble qui précéda Novare, où les douleurs, les inquiétudes, les désespoirs, Ie3 fureurs de toute l'Italie se donnèrent

de talent, M. Fólix Platel, qui a fait un livre très curieux sur la Savoie et le Piémont, une anecdote relative à l'adversaire du comte de Cavour:

«Il s'est battu avec le comte A... C... Ce comte «A... avait la manie de nos livres de France; il «portait dans son foulard nombre senteurs. Pour lors, - trois ans après son duel, - il était député et siégeait à la Chambre, à côte de M. F..., un petit homme fort sérieux. Celui-ci n'aimait pas les bonnes odeurs, et il faillit changer de politique pour ne pas être assis à côte du comte A.... Mais le comte A... était brillant, spirituel; M. F... ne disait mot, sachant qu'il serait battu par les réparties du comte. Un jour, la Chambre discutait une loi sur l'entrée du muse en Italie. M. F... demanda la parole. Il était peu parleur d'ordinaire, la Chambre l'écouta.

«Signori disputati, di-t-il, permettez-moi de donner mon avis dans cette question. Si je consulte mon voisin de droite, - et il montrait un médecin bien connu qui était à sa droite, tandis que le comte A... était à sa gauche, - J'apprends que

34 LE COMTE DE CAVOUR

rendez-vous en Piémont et étouffèrent toute voix raisonnable, sincère et calme.

Mais, après Novare, on sentit le besoin des hommes puissants d'intelligence, on reconnut leur profondeur et leur pénétration, et M. de Cavour fut élu à la Chambre des députés. Son talent voyait s'ouvrir devant lui sa véritable voie.

En peu de temps, à la tribune, M. de

«le musc n'est pas employé dans la médecine, et par conséquent est un objet de luxe; d'un autre côte, si je regarde à ma gauche, je suis persuadé que cet objet est fort désagréable pour les voisins, fort désagréable et fort nuisible; je demande donc qu'on élève les droits sur cette importation.»

«La Chambre eut un éclat de rire homérique. - Le président n'eut pas la force de prendre sa sonnette. - M. de Cavour se tordit de rire sur son fauteuil de ministre. Au bout d'une heure de gatte folle, la Chambre, épuisée, éleva les droits.

«Ce ne fut pas en duel, ajoute l'écrivain, que M. A... fut le plus dangereux pour M. de Cavour, mais dans cette séance, où le célèbre ministre, très gai, faillit mourir de rire.»

LE COMTE DE CAVOUR 35

Cavour domina la Chambre. Tout demeurait à organiser dans le pays, sous la Constitution. On n'avait vécu que par la guerre et la fièvre, il fallait vivre par la paix et la sante. Le comte de Cavour se mit à la tète de toutes les idées pratiques de liberté, les démontra avec une force de logique qui ne trouve pas d'obstacles, fit voir la grandeur du Piémont dans l'union du roi et du pays, la marche hardie et progressive des institutions, le royaume érige en terre de liberté politique et économique, et, lorsque la mort du marquis de Santa Rosa, en 1850, laissa libre le ministère de l'agriculture et du commerce, M. de Cavour prit une place qui lui était due déjà, comme un premier échelon offert à l'élévation de son mérite.

Le comte de Cavour avait toujours été frappe de la largeur de vues des ministres anglais, du courage froid et intelligent

36 LE COMTE DE CAVOUR

avec lequel ils s'avançaient, abattant sur leur route les vieilles entraves routinières que la législation économique de nos pères, soupçonneuse, égoïste et timide, opposait à la prospérité des nations. M. de Cavour, homme résolu, imita leur exemple et commença à donner au Piémont ce mouvement d'impulsion en tous sens qui ne s'est plus arrêté. En 1851, il fut, en outre, chargé des finances. A mesure qu'on le voyait à l'œuvre, il devenait indispensable et la confiance grandissait. Il s'appliqua à rétablir, autant que le comportaient les exigences de la situation, l'équilibre entre les recettes et les dépenses, et ouvrit le Piémont aux avantages du libre échange, après des luttes acharnées au sein de la Chambre.

Le libre échange eut le grand avantage de resserrer les liens avec la France et l'Angleterre, quels qu'aient pu en être

LE COMTE DE CAVOUR 37

les résultats directs pour la richesse du Piémont.

Toutes ces mesures étaient les fondations de l'importance du Piémont, les bases solides de la future indépendance italienne.

L'année suivante, la position de M. de Cavour s'agrandit par les combats qu'il livra à ses adversaires et dont il sortît victorieux.

Le comte de Cavour est plus encore Italien que Piémontais. Tout ce qu'il fait en Piémont, c'est pour l'Italie entière. Il ne croit qu'à la puissance des pays libres, tels que l'Angleterre et la France, où les hommes marchent avec hardiesse vers tous les progrès. Ce qui a fait la grandeur française, c'est 1789, c'est la destruction de tout ce qui fait le malheur de l'Italie; il le sait, et voilà ce qu'il poursuit non comme un rêve, mais comme un projet énergique et splendide

38 LE COMTE DE CAVOUR

qui se réalise chaque jour, et chaque jour entend s'élever un eri de joie parmi les peuples enthousiasmés.

Le roi Victor Emmanuel reconnait, à l'affection du Piémont sans cesse renaissante, à l'espoir anxieux et haletant de l'Italie, tournée vers lui, que ce ministre ne se trompe pas et il se confie entièrement à lui.

M. de Cavour a pris le Piémont en dérive, tout désorganisé, intimidé en face de ces choses inconnues, de ces habitudes neuves qu'il devait prendre, et il l'a ramené en avant dans le sentier des gloires, il l'a organisé, l'a rassuré, familiarisé avec son vêtement libéral, lui a remis les armes dans la main, le courage au cœur, l'a jeté dans une vie plus aisée, dans un air plus respirable.

Mais tout cela ne s'est point exécuté sans résistance, lorsque, pour ôter toute défiance entre les nations italiennes et le

LE COMTE DE CAVOUR 39

roi sur lequel elles devaient compter, M. de Cavour n'a pas hésité à attaquer les vieilles idées, les privilèges, prononçons ce mot, use ici et ridicule, mais là-bas tout vif et tout passionnant encore.

Il fallait alléger le Piémont, comme un soldat qu'on veut mettre en campagne et qu'on débarrasse de tout ce qui le gène afin qu'il se sente libre de ses mouvements, alerte et joyeux. Il fallait donner satisfaction à tant de veux trahis, il fallait affirmer le Piémont comme un pays franc, un modèle, un type complet d'affranchissement.

La ligne de conduite de M. de Cavour, accentuée, sans transaction ni reculade, une, logique, serrée, devait triompher d'oppositions violentes mais mal affermies.

En 1852, M. de Cavour se trouva entravé par ses collègues d'Azeglio et Galvagno,

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dans ses projets, il pensa qu'ils manquaient de cette énergie qui le distingue et qu'ils compromettaient la cause à laquelle il s'était voué, par leur humidité de réformes, leur incertitude vis-à-vis de l'Autriche, leurs ménagements oppose aux désirs de la majorité de la Chambre. M. de Cavour se sépara de ses collègues et s'unit à M. Ratazzi, qui était le chef du parti avance. Quatre mois après il rentrait aux affaires comme président du Conseil, et depuis il n'a cesse pour ainsi dire d'être le maître.

Il y avait cependant à la Chambre de brillantes personnalités; mais la supériorité de M. de Cavour les refoula ou les entraina à sa suite.

C'étaient: M. Massimo d'Azeglio, poète, soldat, un moment l'homme le plus populaire de l'Italie, mais impropre au gouvernement, inhabile a administrer. Vaillant, éloquent et dévoué, M. d'Azeglio

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eut la douloureuse mission de signer la paix avec l'Autriche, puis, en face des nécessités pratiques de la situation, en face de l'organisation nouvelle qu'il ne concevait pas très bien, il recula;

M. Ratazzi, ministre des jours malheureux de Charles Albert, et dont le passage au pouvoir ne fut marqué que par les infortunes et les catastrophes du pays. Pliant sous la fatalité qui associa son nom à ces souvenirs cruels, résigné, courageux, M. Ratazzi resta néanmoins toujours le chef du parti avance qui prenait l'initiative de toutes les réclamations de la nation. Habile orateur et puis-samment appuyé à la Chambre, il devint l'auxiliaire de M. de Cavour, dont il reconnut les intentions hardies, le bonheur et la science;

Le comte Solaro Della Margherita, représentant, ou plutôt presque débris de

42 LE COMTE DE CAVOUR

l'ancien Piémont, chef du parti autrichien, ancien ministre de Charles Albert, esprit violent, rancunier. Lecomte Della Margherita est l'adversaire le plus actif de M. de Cavour et prédit toujours la chute des nouvelles institutions piémontaises; mais il n'a jamais pu en arrêter le développement, malgré ses amers et hautains sarcasmes, malgré le souvenir de 1848, qu'il invoque toujours comme une épée de Damoclès suspendue sur la tète du royaume. La vigueur du comte de Cavour domine la taquinerie et l'emportement de cet adversaire;

M. Valerio, banquier et industriel, que la passion patriotique jeta dans le journalisme et qui dirige un journal appelé le

Droit.

Esprit pratique, savant et rapide, qui est à la Chambre sarde comme un clairon qui sonne la guerre; trop impatient, tantôt cavourien, tantôt adversaire du comte de Cavour;

LE COMTE DE CAVOUR 43

M. Brofferio, nature singulière, presque mystique, gourmandant plus qu'opposante, destructeur des gens timides, mais reste sans partisans et sans alliés. A la Chambre, on écoute M. Brofferio, comme on se donne le plaisir de voir et d'entendre un bel orage;

Le marquis Costa et le colonel Menabrea, députés savoisiens, chagrins, découragés par 1848, inquiets, troublés par les formes nouvelles, sans confiance et se rattachant obstinément aux principes de l'ancien Piémont, parce qu'ils n'engageaient point le pays dans les périlleuses aventures de délivrance;

Le comte de Revel, seul financier que le royaume puisse opposer à M. de Cavour, esprit vif et pénétrant aussi, mais sans initiative et sans hardiesses.

Presque tous ces hommes tremblent pour le Piémont et redoutent l'Autriche. Ils craignent que M. de Cavour ne joue

44 LE COMTE DE CAVOUR

le tout pour le tout, et sans se soucier beaucoup de l'Italie, ils tiennent avec angoisse à leur coin de terre piémontais et savoisien, où, du temps de Charles Albert, tout était tranquille, l'aristocratie puissante et maitresse, le clergé riche et possesseur de l'enseignaient.

Ou bien ils auraient voulu s'attaquer de nouveau à l'ennemi italien, sans patience, sans s'être raffermis, sans avoir trouvé des alliés, sans avoir préparé le terrain, et laissant derrière eux le payse tout bouleversé.

Ce fut entre eux qu'opéra M. de Cavour, se servant d'eux les uns contre les autres, apaisant lentement les impatiences, forçant paisiblement les résistances et n'exécutant presque que son vouloir.

Sur deux cents députés, cent vingt votent toujours fidèlement avec M. de Cavour, et, généralement, un des deux partis opposés se réunit à la majorité.

LE COMTE DE CAVOUR 45

Soutenu par la nation, remplissant un but actif, grandiose, le comte de Cavour a pu d'abord lutter avec eux, puis les vaincre et les laisser de cote. La netteté, la grandeur des vues, la précision du programme d'organisation lui eussent seuls suffi contre des adversaires assis sur des bases étroites et chancelantes. De son côté, il est seconde par une foule d'amis dévoués à ses idées, à son succès et à la patrie italienne.

Tels sont les généraux La Marmora, les ministres Lanza, Deforesta, le marquis de Villamarina, le comte de Salmour, M. Massari, etc.

La lutte des journaux est également très vive entre les partisans du ministre et ses ennemis. M. de Cavour a été plus d'une fois caricaturisé. Vaincus a la Chambre, ses adversaires,-et outre ses ennemis absolus, M. de Cavour a encore ceux qui trouvent qu'il ne va pas assez

46 LE COMTE DE CAVOUR

vite, ses adversaires rallument leurs colères dans des journaux auxquels ripostent ses partisans de toutes nuances. Le comte de Cavour est à lui seul toute la politique du Piémont. On est cavourien ou anticavourien.

Il a montré sa fidélité à ses convictions en donnant au Piémont la liberté de la presse, ou du moins en l'y maintenant et en l'y développant, et la liberté de la presse ne lui a fait aucun mal. Attaqué avec une violence sans mesure, par l'Armonia, qui est le journal du clergé et du parti autrichien, il est défendu par dix autres feuilles, et sa popularité n'en a pas été ébranlée un seul instante

L'Armonia est rédigée avec une passion qui donne du talent, mais non de l'influence à ceux qui y travaillent.

L'Armonia ne laisse en repos M. de Cavour ni sur les finances, ni sur l'instruction publique, ni sur le commerce,

LE COMTE DE CÀVOUR 47

ni sur les relations extérieures En l'accusant constamment, elle l'a servi de la meilleure façon.

L'Armonia et le clergé ont, à leur tour, un ennemi injuste, violent et furibond dans la personne d'un Lombari, M. Bianchi Giovini, rédacteur de

l'Union,

qu'on est obligé parfois de mettre en prison, tant il est compromettant.

A la Chambre, M. de Cavour agit en maître. H interpelle volontiers les membres personnellement, les stimule ou les blâme en particulier. Une fois, il s'est fâché contre un jeune député de la Savoie, que les électeurs avaient envoyé tout fraichement à la Chambre, au lieu et place d'un homme de talent utile au ministre. Ce qu'on appelle, en Piémont, le parti avance et le parti rétrograde font de l'opposition au comte de Cavour; mais ils n'ont garde de chercher à le renverser, de peur, chacun, que l'autre

48 LE COMTE DE CAVOUR

parti ne parvienne aux affaires et ne défasse ou précipite l'œuvre de M. de Cavour.

Une des singularités du Parlement sarde, c'est que deux langues y retentissent à la fois, le français et l'italien. Tous les hommes de mérite du pays savent ces deux langues; mais les députés savoisiens revendiquent comme un privilège de ne jamais porter la parole qu'en français, et on voit souvent les orateurs, le comte de Cavour entre autres, s'adresser en italien à la Chambre entière, puis répondre en français à un discours prononcé par un député de la Savoie.

Les Savoisiens mettent beaucoup d'orgueil à former une nation séparée du Piémont, auquel ils ne veulent se relier que pour leur dévouement à la maison régnante. De là ce système presque général parmi eux de lutte et d'opposition contre le comte de Cavour et l'idée italienne,

LE COMTE DE CAVOUR 49

qui leur paraissent avoir amoindri la grandeur de la maison de Savoie par leur régime constitutionnel, et l'avoir compromise par leur ardeur d'indépendance et leur attitude d'hostilité envers l'Autriche.

Une des plus grandes luttes soutenues par M. de Cavour a eu lieu à propos du clergé, et n'est pas encore terminée. M. Ratazzi demanda un jour que les biens de mainmorte fussent enlevés au clergé et réunis au domaine de l'État, puis que l'enseignement fut remis aux mains des laïques, puis que le mariage civil dominât, comme en France, le mariage religieux. M. de Cavour, qui partageait ces idées, entreprit la campagne et essaya d'obtenir de Rome un concordat, afin que toutes ces réformes n'arasassent point de troubles intérieurs. a cour de Rome n'accorda rien, la Savoie s'agita, et le ministre se trouva aux

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prises avec de grandes difficultés, qu'il surmonta en partie avec son habituelle fermeté, en accomplissant ses projets.

lei peut se placer une anecdote racontée par un écrivain que nous avons cité, et qui montre assez bien l'esprit de la cour de Rome, malgré sa forme légère. La cour de Rome ne voulait faire aucune concession, excepté une seule peut-être, qui avait l'air d'une raillerie. On avait demandé, ou plutôt on s'était plaint au cardinal Antonelli du grand nombre de fêtes ou jours réservés des calendriers de Savoie et de Piémont, qui amenaient trop de chômage pour les ouvriers. Le cardinal s'empressa de rayer des calendriers, saints et saintes trop fêtés.

Hors de là, on n'obtint rien.

Bientôt après les luttes avec Rome, surgirent les événements d'Orient, et Je comte de Cavour vit avec joie venir

LE COMTE DE CAVOUR 51

l'occasion, attendue depuis longtemps, de faire entrer le Piémont dans les conseils des grandes puissances et de s'unir étroitement avec elles. Les Piémontais vinrent combattre en Crimée, et, des ce jour là, M. de Cavour acquit le droit de parler hautement et publiquement à l'Europe des malheurs de l'Italie et de l'oppression autrichienne.

Dès ce jour là, l'indépendance italienne fut datée.

Depuis, tout a été subordonné, par le comte de Cavour, à son grand but. Appelé au Congrès de Paris, le ministre du Piémont ne s'y occupa que de l'Italie, et, au retour, il put dire à la Chambre des députés, à Turin, ces propres paroles:

«La route que nous avons suivie dans ces dernières années nous a fait faire un grand pas. Pour la première fois, dans notre histoire, la question italienne a été portée et discutée devant

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un conseil européen, non point, comme à d'autre époques... dans l'intention d'aggraver les maux de l'Italie, mais avec

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but hautement manifeste de porter remède à ses plaies, de déclarer ouvertement la sympathie qu'éprouvent pour sa cause les grandes nations..Le Congrès de Paris termine, la cause de l'Italie est portée maintenant au tribunal de l'opinion publique, qui, suivant la mémorable phrase de l'Empereur des Français, prononce en dernier ressort et donne gain définitif. Le procès peut être long encore, les péripéties nombreuses; mais, pleins de la conviction de notre bon droit, nous attendons, avec confiance, l'issue.»

L'Italie tressaillit et le Piémont acclama son ministre. Le roi Victor Emmanuel, irrite des attaques dirigées contre ce grand serviteur de son pays par les rancunes de l'

Armonia,

regretta,

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dit-on, de n'être pas un roi absolu, pour pouvoir venger son ministre, qui est son plus grand ami.

Le comte de Cavour ne se lassa pas. H arma; une souscription publique fut ouverte pour la mise en état de la forteresse d'Alexandrie, et, de toute l'Italie affluèrent des dons enthousiastes. Deux cents canons se dressèrent à Alexandrie contre l'Autriche.

Le comte de Cavour ne cessa d'appeler l'Europe au secours de l'Italie, et la plupart de ses notes diplomatiques ont été des récits des douleurs infligées par l'Autriche à ce malheureux pays; récits publics, plaidoyers pleins d'autorité, prononcés du haut d'un gouvernement, et où les faits parlaient tout seuls.

L'Autriche ne domine l'Italie que par des conseils de guerre et des présides. Le moindre soupçon de patriotisme suffit à attirer de terribles catastrophes sur

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ceux-là même qui se croient le plus inoffensifs. Sous prétexte de complots, les Autrichiens ont institué un système de terreur, de spoliation.

Le comte de Cavour a eu le courage de dénoncer bastonnades, spoliations emprisonnements, condamnations à mort. Les menaces de l'Autriche, qui a essayé d'intimider à la fois le Piémont et les pays qui espéraient en lui, n'ont trouvé, chez le comte de Cavour, que cette inflexible hardiesse et une résistance non moins menaçante.

Les autres faits sont d'hier: c'est le mariage de la fille de Victor Emmanuel, c'est la déclaration de guerre.

Si l'on considère la situation actuelle du Piémont, son rôle, on est étonné de ce qui s'est fait depuis dix ans.

En 1849, tout était par terre; aujourd'hui, tout est reconstruit.

L'industrie et le commerce se sont

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développés, toutes les libertés sont garanties et établies.

L'armée, réorganisée, est formidable; elle compte, sur le pied de paix, un effectif d'environ soixante-dix mille hommes, Les soldats appartiennent à la patrie pendant seize ans; mais le temps passe sous les drapeaux est plus court. Après dix-huit mois, les fantassins sont congédiés; après trois ans, la cavalerie et l'artillerie rentrent dans la réserve. De sorte qu'en cas de guerre le Piémont peut rappeler près de cinquante mille hommes à la fois dans les cadres.

Quant aux soldats, ils n'ont qu'un souvenir et qu'une espérance: Novare et la revanche.

Ils se rappellent ces routes couvertes de leurs cadavres; chaque maison, chaque clocher troué et criblé de boulets, les arbres brisés, les jardins teints de sang. Ils se rappellent que, plus d'une fois,

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leurs officiers criaient: «En avant, en avant, la victoire est à nous!»

Ils ont supporté, en 1848, les plus rudes épreuves de la guerre, sans vivres, sans argent, campant et dormant sur la terre.

Le caractère des soldats piémontais est très religieux. On trouvait, sur la plupart des morts, des livres de prières.

La brigade de Savoie surtout, qui, tout entière, parie français et est commandée en français, priait souvent dans les églises avant d'aller au combat.

L'artillerie piémontaise est excellente. Les Autrichiens furent plus d'une fois émerveillés de la hardiesse et de la rapidité de ses manœuvres.

Les bersaglieri sont célèbres par leur intrépidité et la justesse de leur tir.

Toutes ces nécessités de préparer le Piémont à la guerre, de réparer les désastres, de garder une attitude vigoureuse, ont empêché de rétablir l'équilibre du budget.

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Les finances se soldent encore par des déficits; mais la popularité du gouvernement assure de trouver toutes les ressources nécessaires par la voie des emprunts.

L'Italie entière est conviée dans la personne de ses plus illustres exilés, à prendre part aux libertés du Piémont et à le suivre dans la guerre commencée.

Près de quarante mille réfugiés lombards, presque tous propriétaires, nobles, bourgeois, ont trouvé asile en Piémont.

C'est par là que le Piémont s'est fait Italien. Ses sénateurs, ses députés, ses ministres sont ou ont été souvent des Romains, des Lombards, des Florentins, des Napolitains. D'Azeglio, Mamiani, Paleocapa, Cantu, Borromée, Casati,

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Montanelli, Mariano d'Azayala, Pallavicini.

Celui ci a passe douze années de sa vie dans les prisons autrichiennes. Ces prisons ainsi décrites par le Code même de l'Autriche:

«Le condamné sera renfermé dans un cachot séparé de toute communication, n'ayant de lumière et d'espace que ce qu'il en faut pour vivre. Il sera constamment chargé de fers pesants aux pieds et aux mains, et toujours tenu, excepté le temps du travail, par une chaine attachée à un cercle de fer qui entoure son corps. Il aura pour tout aliment du pain et de l'eau, une soupe chaude tous les deux jours, et jamais de viande. Son Ut se compose de planches nues, et il lui sera interdit de communiquer et de parler avec qui que ce soit.»

-

«Ce sont là, dit M. de la Varenne,

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ce que le régime autrichien appelle des commutations de peine (1).»

Ainsi, le comte de Cavour a suivi ses nobles projets. Sa marche ne s'est ni ralentie ni arrêtée. Le Piémont était le débris d'un royaume il y a dix ans; aujourd'hui, il est devenu une puissance européenne.

Le grand citoyen à qui l'on doit ces immenses résultat a, pour ainsi dire, termine son rôle devant l'histoire, et elle peut le saluer avec attendrissement.

En Lombardie, la sympathie pour le comte de Cavour s'est manifestée par plus d'un acte, mais nous citerons celui qui a produit le plus grand effet dans les deux pays.

Les journaux piémontais du 28 mai

(1) Voyez le curieux ouvrage:

Les Autrichiens et l'Italie,

histoire anecdotique de l'occupation autrichienne depuis 1815. - 1 vol. grand in 18. Paris, Denta.

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1858 contiennent la nouvelle suivante: «M. Cernazzoni, nous écrit on d'Udine, en date du 24 courant, est mort, avant hier, à l'âge de quarante sept ans. Il n'était point marie, gardait des mœurs très simples, se montrait charitable sans ostentation, et n'avait d'autres parents que ses frères, tous riches. - Sa fortune se compose de 600,000 fr. environ, tant en capitaux qu'en biens fonds; il a laissé le testament dont voici une copie, qui a été communiquée de suite, par la préfecture. Celle ci a demandé des instructions à la lieutenance impériale de «Venise, laquelle a répondu s'être informée, à Vienne, de ce qu'il y avait «à faire.

«Le testament est ainsi rédige:

«Travesto, le 10 juin 1858.

«Sur le point de mourir, je lègue à

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«M. le comte de Cavour, ministre de Sa Majesté et du peuple de Sardaigne, à Turin, tout ce que je possédé, pour qu'il en dispose en faveur de l'instruction publique du Piémont, de la manière que ses collègues et lui jugeront la meilleure pour le bien de ce noyau de la malheureuse Italie.

«

Je le laisse libre d'employer le tout à la fois ou de le convertir en un capital, dont les revenus seront affectés à ladite instruction publique.

«Dans l'espérance que ceci sera fait, je le salue, le remercie et suis son très dévoué serviteur.

«Daniel Cernazzoni, d'Udine.»

Ce testament est le plus noble éloge du comte de Cavour.

A cote de lui, ses amis, ses soutiens, ses seconds dont nous avons déjà cité les noms, méritent d'être brièvement rappelés,

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car ils ont participé à l'œuvre commune.

Le general Alphonse de la Marmora est ministre de la guerre et de la marine. C'est lui qui a commandé les troupes sardes envoyées en Crimée à cote des soldats français et anglais. Avec son frère, le general Alexandre de la Marmora, mort glorieusement sous les murs de Sébastopol, il s'est occupé depuis six ans de reformer et affermir l'armée du Piémont, et s'est montré à cote de M. de Cavour un des Italiens les plus désireux de secouer le joug de l'Autriche et les plus patients. Le general de la Marmora est un des vaincus de Novare.

A sa vie se rattache un curieux épisode de l'histoire italienne. C'est lui qui a repris Gènes. Pays aristocratique et plein de ses souvenirs, Gènes, tout imbue du vieil esprit local, fut longtemps humiliée d'appartenir au Piémont, après avoir été souveraine.

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Le lendemain des désastres de Novare, Gènes se souleva, croyant qu'elle ressaisirait son étroite indépendance, au milieu du désordre où se trouvait le royaume. La nouvelle souveraineté génoise ne dura que huit jours. Mais pendant longtemps la ville se montra hostile et chercha systématiquement à contrarier tous les projets, tous les actes du ministre, se réunissant, contre le comte de Cavour, à la Savoie qui veut être aussi une nation à part, au moment où la moitié de l'Italie semble vouloir sé fondre et s'unir.

M. de Foresta a été un moment adversaire du comte de Cavour, lorsque celui-ci, se séparant du ministère d'Azeglio, annonça sa volonté de montrer un patriotisme plus hardi. M. de Foresta était alors ministre de la justice. Depuis, il s'est rallié au comte et a repris son ministère.

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M. Lanza, ministre des finances, est un homme laborieux, instruit, sur lequel le comte de Cavour compte beaucoup. M. Lanza possédé, d'ailleurs, en Piémont, une grande influence personnelle.

Le marquis de Villamarina, l'ambassadeur du Piémònt en France, a été le bras droit du comte dans toutes les négociations relatives à l'alliance française et à la grande lutte contre l'Autriche.

Le comte de Salmour est également un diplomate que le ministre a toujours trouvé utile, habile et franc.

M. Massari, exilé Napolitain, est le directeur du journal officiel la

Gazette piémontaise,

qui, sans entrer dans aucuns combats de presse, n'en a pas moins, sous l'inspiration du ministre, une attitude raide et militante.

FIN.


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