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LETTRES

NAPOLITAINES

PAR

LE MARQUIS P. C. ULLOA

PRESIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES DE SA MAJESTY LE ROI DES DEUX-SICILES.
Troisieme edition etrangere
BRUXELLES
H. GOEMAERE, IMPRIMEUR EDITEUR
RUE DE LA MONTAGNE, 52

1864

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AU LECTEUR 1
GAÊTE 3
LÀ RÉSISTANCE 10
LA MONARCHIE NAPOLITAINE 14
LA CONSPIRATION 27
L'ABANDON 57
LE DÉPART 47
L'UNITÉ ITALIENNE, 56
LE PLÉBISCITE 69
LES OPINIONS 77
L'INSURRECTION 90
La GUERRE CIVILE 100
LA TERREUR 112
LES LOIS 120

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AU LECTEUR.

L'histoire contemporaine instruit plus directement que celle des temps anciens, mais elle combat des passions et des opinions encore vivantes. Peut-elle se flatter d'arracher du cœur d'injustes préventions, ou du moins d'en diminuer la violence, si elle ne peut en détruire la puissance? Mais d'ailleurs, comment ne pas braver les traits irrités des contemporains, quand il s'agit des destinées de la patrie?

Je publie donc ces lettres qui présentent les faits dans leur suite ou leur simultanéité, avec la couleur du temps où elles ont été dictées. Je n'y ai ajouté, en les publiant, que ceux qui se sont accomplis après qu'elles ont été écrites.

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Je ne livre pas à la publicité celles que j'ai adressées aux Italiens les plus distingués dans les lettres, les sciences et la politique, parce que l'usage des partis n'a jamais été d'épargner les vaincus. Je crois qu'on y trouvera un ample sujet de méditations, et qu'on y puisera d'utiles enseignements. Que deviendrait l'histoire sans cela? Elle perdrait sa dignité en même temps que son utilité. S'il m'est impossible de me défendre de cette passion qui s'indigne contre le crime et proteste contre la fortune, même si j'étais partial, j'espère n'être jamais injuste. Mes lettres exposeront la vérité, rien que la vérité, et si j'ai montré parfois trop de sévérité, c'est que je cédais à un abandon qui prenait son origine dans le sentiment même de l'amour national.

LETTRES

NAPOLITAINES

GAÉTE.

A M. LE BARON DE BEOST, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A DRESDE.

Monsieur le Baron,

Gaëte est tombée. Nous avons acquitté des fortifications démantelées, des maisons, dès monuments criblés de balles ou écroulés, des rues souillées de sang. Et combien d'exilés avec nous, autrefois les membres les plus heureux et les plus distingués de notre société, s'en vont maintenant mendier leur pain dans les cités de l'Europe! Les riches vont devenir pauvres, les pauvres plus indigents qu'il n'étaient. La crainte et l'inquiétude assombrissent les physionomies, et troublent le cœur de bien des vieux soldats. Le Roi et là Reine iront abriter leur tête sous les lambris du Quirinal, asile qui leur sera peut-être bientôt envié. Ils vont, ainsi que tous ceux qui ont partagé leurs dangers et leur malheur, être condamnés au supplice de l'espérance, supplice de tous les proscrits. L'avenir appâtait sombre et incertain à toutes ces victimes du devoir, de la générosité et de l'honneur.

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Mais ce Roi peut du moins s'écrier comme l'héroïque François Ier:

Tout est perdu, fors l'honneur

Le malheur force tous les fronts à s'incliner devant lui.

Le 9 février, M. le Baron, la dernière heure de Gaëte n'était pas encore sonnée, mais un cercle de fer entourait la place, et une pluie de projectiles tombaient et éclataient partout. Un commencement d'incendie menace la réserve des munitions:les artilleurs se dévouent et reteignent. Le lendemain, le feu des assiégeants paraît écrasant, mais les artilleurs et les matelots se battent comme des lions. Ils sont là, tous, noirs de poudre, couverts de sang, résolus à mourir plutôt que de se rendre. Tout le monde se presse au poste du péril. Les églises, les maisons, les monuments sont ébranlés, la ville souffre horriblement. Des femmes, des enfants sont écrasés dans les habitations, dans les rues, dans les caves. Vers le soir, on avait cessé de tirer, épuisé de fatigue et non d'ardeur.

Mais, depuis le 4 février, c'était de la valeur dépensée en pure perte. L'explosion de quatre poudrières, l'ouverture de deux brèches, la destruction d'un grand nombre. de soldats par le feu et les fièvres, le manque de munitions et de vivres imposaient la nécessité de céder. La garnison, bien loin de se montrer découragée, demandait par l'entremise de ses chefs à prolonger la résistance. Sa fermeté ne se démentait pas. Mais elle était abandonnée à elle-même, sans la moindre lueur d'espérance. Aussi, ce fut le Roi qui, cédant à un sentiment d'humanité, voulut mettre un terme à ce douloureux sacrifice de fidèles victimes, sacrifice glorieux, mais désormais inutile. Il réunit son conseil le jour suivant: la Reine, ses frère», et deux ministres; il voulait tenir comme une assemblée de famille. Tous les visages étaient tristes, tous les cœurs avaient cette plénitude qui rend la parole impuissante.

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Les deux Princes, qui s'étaient toujours exposés, et qu'avait souvent contrariés la sollicitude fraternelle du Roi, étaient fiers et mornes. On eût dit que chacun pressentait la dernière heure de la monarchie et de l'indépendance nationale.

La grande majorité des hommes, M. le Baron, possède le degré décourage nécessaire pour se conduire bravement. Mais le Roi avait été éprouvé, et coup sur coup, par la perte d'une couronne, la guerre, le typhus, et le spectacle des souffrances de ses soldats. Il avait montré une bravoure et une énergie qui avaient honoré sa résistance: il exposa d'un ton calme l'état de la place, et demanda si, dans les conditions présentes, il devait consentir à une capitulation. Les ministres, comprenant que la forteresse ne pouvait plus tenir, et que les jours, les instants lui étaient comptés, donnèrent l'avis de se rendre, et fondirent en larmes. Les deux Princes, fortement émus, acquiescèrent par un signe de tête.

Pendant les deux jours consacrés à discuter les conditions de la capitulation, l'assiégeant, qui nous avait refusé une trêve, accablait encore la place de ses feux. On allait ouvrir le parlement à Turin, on voulait pouvoir annoncer la prise de Gaëte, mais on redoutait l'énergie des assiégés. Le feu acquiert en peu d'heures une violence qu'il n'a jamais eue: le ciel même paraît embrasé. Quel spectacle 1 Les casemates menacent ruine, celle de la Reine est sur le point de s'affaisser. Les embrasures des canons sont nivelées jusqu'à l'esplanade, les bombes éclatent sur les maisons, les églises, les hôpitaux, et font de nombreuses victimes parmi les habitants les plus malheureux. Tout s'écroule, les rues sont impraticables, il n'y a plus d'abri assuré. Mais tout le monde est sur les batteries, se tient près du canon, se dispute à l'envie le poste de l'honneur et du péril.

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On distingue trois ou quatre jeunes hommes de quinze ou seize ans, qui se sont échappés du collège militaire de Naples pour venir partager les dangers du siège. En ce moment, la réserve des munitions et le laboratoire sautent avec un horrible fracas. Plusieurs soldats et un jeune officier d'artillerie sont lancés en l'air et retombent dans la mer. Une casemate s'affaisse, des soldats et des artilleurs sont écrasés sous les ruines. Les Piémontais, en présence des plénipotentiaires napolitains qui traitent de la capitulation, poussent des cris de joie et battent des mains comme à un spectacle. C'est la dernière lutte, mais une lutte désespérée. Enfin le sacrifice est consommé et la capitulation signée.

Dans soirée du 13, la casemate royale fut encombrée d'officiers de tout grade, qui venaient témoigner au Roi les mêmes égards respectueux, égards moins rendus alors à son rang qu'à ses qualités personnelles. Ils étaient mornes, silencieux, abattus. Le Roi adressa à tous ses remerciements et ses éloges, et rappela en cette occasion, avec dignité, ce qu'il avait fait et ce qu'il aurait voulu entreprendre pour le bonheur du pays. Il s'était dévoué tout entier «ex soins du gouvernement sans donner aucun moment au repos, mais à la force de la jeunesse, il n'avait pu joindre l'expérience et la maturité qu'amènent les années. Il conserverait à jamais une reconnaissance de leur fidélité et de leur attachement, et ce souvenir le suivrait dans l'exil et dans la retraite comme sa plus douce consolation. Ses derniers vœux ne demanderaient à la Providence que la prospérité de son royaume et le bonheur de ses braves. Pendant les adieux du Roi, tout le monde pleurait, les une d'admiration pour sa grandeur d'âme, les autres attendris par les vives expressions de son amour pour son peuple.

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Mais l'heure du départ et de la séparation était arrivée. À huit heures du matin, l'avant-garde piémontaise commençait à pénétrer dans la place et à monter sur les batteries. Ni la Mouette, vapeur de guerre français, ni les bâtiments espagnols, qui devaient recevoir le Roi, n'arrivaient encore. Le Roi s'était décidé à se rendre sur la Partenope, frégate napolitaine désarmée dans le port, lorsqu'on signala la Mouette.

Le Roi et la Reine sortirent alors de la casemate, suivis des Princes, des ministres, des généraux, des gentilshommes, d'un grand nombre d'officiers de toute arme et de tout grade. La garnison était rangée en bataille jusqu'à la porte de Mer. Les soldats, déguenillés, exténués de fatigue, les yeux abattus présentaient les armes: la musique des régiments entonna la marche royale. On avait toujours joué cet hymne, œuvre de Paesiello, pendant le bombardement, et ce morceau d'harmonie avait fait un contraste navrant avec le bruit effroyable de l'artillerie, avec les ruines de la mort. Mais, en ce moment solennel, ces notes si harmonieuses et si tendres rappelaient bien d'autres jours. Aussi l'émotion devint-elle générale et les larmes coulèrent-elles de tous les yeux. Les soldats criant Vive le Roi! n'émettaient que des sons rauques et des sanglots. La population, si cruellement éprouvée pendant le bombardement, se précipita alors sur les pas du Roi, lui prenant les mains, les habits, et les baisant. Du haut des balcons tous agitaient des mouchoirs blancs, en signe des derniers adieux. Des soldats rompaient les rangs, jetaient leurs fusils, et se prosternaient devant le Roi en sanglotant. Les officiers s'embrassaient en pleurant, ou se jetaient dans les bras de leurs soldats aussi navrés de douleur qu'eux-mêmes. D'autres officiers, désespérés, arrachaient leurs épaulettes, ou brisaient leurs épées sur le pavé. L'émotion était si générale,

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si profonde qu'on ne savait pas de quelle autre manière l'exprimer.

Le Roi était ému de la douleur générale, mais il conservait la plus parfaite égalité d'âme ne paraissant occupé que de consoler ses hommes et de modérer leur désespoir. H ne pouvait se frayer un passage au milieu do ceux qui le pressaient de tous côtés. La jeune Reine avait pour la première fois les larmes aux yeux. Enfin, le Roi, sortant de la porte de Mer, salua de la main, une dernière fois, ses héroïques soldats. Il s'embarqua avec sa suite, avec ces Français qui s'étaient jusqu'alors dévoués avec une abnégation et une bravoure poussées jusqu'à la témérité. Lorsque la Mouette quitta la rade, une batterie rendit les derniers hommages au Roi. Le bruit du canon s'éleva dans les airs comme le sanglot d'un moribond... Les cris de Vive le Roi! poussés par les canonniers au moment où on abaissait le drapeau napolitain, nous serrèrent le cœur: ce drapeau était comme un linceul funèbre jeté sur la monarchie de Charles III. Les Français de la Mouette étaient aussi émus que les Napolitains.

C'est ainsi, M. le Baron, que s'est terminée la résistance de Gaëte, le plus mémorable événement de l'invasion du royaume. Elle a duré trois mois et demi, dont presque aucun jour ne s'est écoulé sans quelque effort des assiégeants pour la soumission d'une place du destin de laquelle ils savaient que celui du royaume de Naples et de L'Italie peut-être allait dépendre. La défense a été vigoureuse, opiniâtre, digne de la cause et d'un meilleur succès. La place a lutté contre les puissants engins de la balistique moderne; la constance et le dévouement de-la garnison ont seuls balancé la grande supériorité des armes. Le monde a compté les jours de la défense, mais il ignore encore toutes les souffrances, tous les dangers qu'ont

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eu à affronter la famille royale, les ministres, -les gentilshommes et la garnison qui défendait dans cette Missolonghi napolitaine le dernier boulevard de Tin-dépendance nationale. Cette garnison a dû céder, mais à un ennemi qui doit admirer et respecter son courage.

A bord de la Mouette,

le 14 février 1861.

LA RÉSISTANCE.

À M. LE BARON DE BEUST, MINISTRE, ETC., ETC.

Monsieur le Baron,

On vient de nous annoncer qu'environ huit mille hommes, débris de l'armée napolitaine, ont déposé les armes, hier, devant le général Cialdini. Le comte de Cavour peut donc compter sur un beau triomphe parlementaire! On raconte que le vieux général Milon, sortant de la place à la tête de la garnison, s'est aperçu, que quelques officiers pleuraient de rage et de désespoir. < Mes enfants, leur a-t-il dit, pendant ma longue carrière j'ai dû sept fois me trouver dans des garnisons réduites à capituler. Trois fois je suis sorti de cette même place: à mon âge je ne puis espérer d'y rentrer, mais vous, jeunes encore, vous verrez d'autres jours, et vous pourrez encore reprendre les armes pour la rédemption de votre patrie!» Pendant que la garnison mettait bas les armes, trois officiers qui avaient déserté en juillet, et qui servent maintenant dans l'armée piémontaise, se donnèrent en spectacle, galopant fiers et joyeux devant les rangs de leurs anciens camarades. La trahison et la lâcheté ne comprendront jamais le triomphe de l'honneur et de la loyauté.

Quelles que soient, M. le Baron, les inquiétudes et les angoisses de l'heure présente, il n'en est pas moins

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vrai que les derniers et héroïques défenseurs du droit et de l'indépendance de leur patrie se sont à jamais illustrés en dépit de leur siècle et des exemples contraires. Ils ont été écrasés par la brutalité des événements, mais ils peuvent compter dès ce moment, sur la justice de l'histoire.

La jeune Reine a été admirable d'héroïsme. Cette Princesse à la taille svelte et élancée, aux yeux grands et doux, ayant à dix-huit ans tant de charmes et de grâce, ne devait connaître la grandeur d'un trône que par les malheurs. Elle déclara dès le premier instant qu'elle voulait partager les dangers de son royal époux. Quand le général Cialdini fit dire qu'on pouvait hisser un drapeau sur le palais de la Reine, elle fit répondre qu'elle préférait le faire hisser sur l'église de Saint-François. Elle montait sur les batteries, reçue par les bruyantes acclamations des soldats qui ne se lassaient pas de l'admirer. Et quand le sifflement des boulets faisait succéder l'inquiétude à l'admiration, elle ne faisait que sourire. Un obus éclata dans son appartement et presque à ses pieds: elle n'en fut nullement troublée, et dit en souriant à ceux qui se réjouissaient de la voir saine et sauve: c Cependant, j'aurais désiré une petite blessure!» Quand on l'empêchait de sortir, en lui faisant observer que l'ennemi ne manquerait pas de remarquer sa suite brillante, elle allait s'asseoir tranquillement et un livre à la main devant sa fenêtre. Son attitude fière et charmante excitait l'enthousiasme et les cris frénétiques des soldats. Mais c'était dans les hôpitaux surtout qu'elle se montrait une véritable providence. La douceur de la femme tempérait alors d'une teinte plus suave que jamais la sévérité de son maintien. Elle produisait sur les malades et les blessés un charme incroyable: ils semblaient, devant une simplicité si

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attrayante et un naturel si parfait, oublier leur maux et leurs souffrances.

Le Roi et la Reine descendirent à Ter racine; je passai de la Mouette sur le Brandon, poursuivant ma route vers Civitavecchia. J'avais le cœur bien triste, et ne pouvais me dérober à mes sombres préoccupations. En approchant de Rome, j'éprouvai une bien douce joie, comme si Dieu m'eût fait luire quelques jours heureux. Ma mémoire, cependant, était obstinément obsédée par ces vers de Virgile:

Tu quoque littoribus nostris, Aeneia nutrix!

Aeternam moriens famam, Caieta, dedisti!

Mais la défense de Gaëte se réduira-t-elle à la gloire d'avoir. soutenu l'honneur du pays? Non, Monsieur le Baron, ces hommes qui ont combattu pour l'indépendance et la véritable liberté de la patrie, ce sont eux, tout me le dit, ce sont eux qui auront assuré les destinées de L'Italie. Un jour, on verra l'émancipation de la péninsule éclore du sang des défenseurs de Gaëte. Le noble cœur du Roi a triomphé des préventions les plus opiniâtres; son prestige ne peut périr chez ceux qui sont accoutumés, depuis leur naissance, à respecter la dynastie de Bourbon. Le descendant d'Henri IV est le passé couronné vivant au milieu de l'avenir.

Il a protesté, il en a appelé à la justice européenne, au droit des gens, à l'honneur, et le droit de la force victorieuse ne peut pas toujours triompher.

La proclamation du 8 décembre est le testament politique du Roi. Le ton digne et la confiance que respire cette proclamation ont rempli les esprits de foi dans l'avenir, de courage et de constance dans le présent. On sent que le Roi, en quittant le sol napolitain, a emporté avec lui le bonheur du royaume.

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Le malheur grandit tout; mais ici quelle majesté dans l'infortune! 0» est déjà inquiet, et les plus sincères sont consternés de voir que cette régénération tant préconisée s'est bornée au ravage du pays, à l'effusion du sang, à la négation des vœux patriotiques, et à la transformation de la patrie en une province non pas de L'Italie mais du Piémont. Et la manière dont le Piémont abusera de sa facile victoire rendra la réaction dans les esprits plus prompte et plus complète. On sentira bientôt que la cause de la justice, de la légalité, de la civilisation libérale est identifiée avec la cause de la monarchie et de l'indépendance. On peut tout attendre d'un moment d'énergie, et même d'un accident qui sera l'étincelle d'un vaste incendie. Les passions, contraintes et renfermées pour le moment, devront par là même, soyez-en sûr, éclater un jour avec plus de violence, quand l'image de la patrie se sera dégagée des ténèbres. Et le jour du triomphe ne sera pas lent à venir; ceux-là seulement sont à plaindre qui ont lutté et succombé.

Rome, le 16 février 1861.

LA MONARCHIE NAPOLITAINE.

A M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-DOUDEAUVILLE, A PARIS.

Monsieur le Dite,

On avait souvent vu en Europe le spectacle de provinces qui se détachaient, d'États qui se formaient, s'agrandissaient ou se défaisaient, de souverainetés qui se déplaçaient ou qu'on aidait à disparaître, mais on nav'ait jamais vu, peut-être, de brusques invasions, de conquêtes en pleine paix, de provinces enlevées par surprise, de rapts de peuples concertés dans les mystères des sectes, de complicité avec les cabinets, comme il est arrivé au royaume de Naples. Je ne veux pas vous raconter, monsieur le Duc, les péripéties du drame de la révolution napolitaine, qui devait changer l'état de L'Italie et la face du monde monarchique en Europe. Mais je tiens à constater la dignité avec laquelle est tombée la monarchie de Naples, une des plus antiques et des plus illustres qui furent au monde. On a affecté de ne pas croire que le Roi quitta Naples pour épargner le sang de ses sujets et les grandeurs de sa patrie; on n'a pas voulu voir dans ce prince chevaleresque se retirant au milieu de son armée, Charles X abandonnant Rambouillet pour gagner la rade de Cherbourg. C'est à Jacques II, chez qui la crainte domina tout autre sentiment, se rendant avec précipitation sur les bords du Medway, qu'on a comparé un

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jeune Roi se transportant au milieu de ses troupes, pour lutter héroïquement et défendre sa couronne aussi bien que l'indépendance de son pays. C'est l'exemple de Jacques H, abandonnant deux fois Londres, n'ayant d'autre soin que de sa personne, et ne prenant aucune mesure ni pour la défense de la capitale, ni pour le maintien de l'ordre et de la justice, qu'on a voulu retrouver dans un Roi qui s'éloignait de sa capitale, en y laissant un gouvernement et une garnison, pour prendre le commandement de son armée sur le Vulturne, où il ne se montra jamais au-dessous de la destinée qu'il avait plu à la Providence de lui faire. Cependant bien des rois ont été obligés, par les vicissitudes de la guerre, d'abandonner leurs capitales. Philippe Y sortit deux fois de Madrid, et le comte de Cavour, qui osa dire que l'éloignement de François II constituait une abdication, oubliait que, Tannée précédente, il avait suivi son roi abandonnant Turin devant l'invasion, au point que les Autrichiens, s'ils avaient eu plus de hardiesse et de résolution, auraient pu occuper cette capitale.

Il est bien facile de dire, Monsieur le Duc, qu'avec un peu plus d'énergie, la révolution de Naples eût été vaincue. Je ne le crois pas. Celle de Naples n'était pas seulement une révolution intestine qui fût dans les idées plus que dans les faits: c'était une révolution qui se compliquait de questions extérieures, et les idées, comme l'appui, partait d'en haut au lieu de venir d'en bas. La politique extérieure de tous les États dépend essentiellement de leur politique intérieure; mais les États de second ordre tournent malheureusement dans l'orbite des grands empires. Un nouveau règne, en 1859, pouvait promettre une nouvelle ère de paix, de concorde et de prospérité, si la révolution et les ambitions de la maison de Savoie ne s'y fussent opposées.

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Au lendemain du 22 mai 1859, la monarchie de Naples était debout, les ordres de la société restaient ce qu'ils étaient, les rouages administratifs continuaient à fonctionner, les lois étaient respectées, le pouvoir militaire de l'État,. proportion gardée, était imposant. Il semblait que la machine politique fonctionnât comme toujours. Peu d'esprits, à la vérité, savaient apprécier les causes cachées qui pouvaient amener le plus étrange et le plus dramatique bouleversement. Cependant, de sombres appréhensions troublaient la quiétude générale, et alarmaient la prévoyance des hommes éclairés. C'est que la marche insidieuse des sociétés secrètes, propageant dans l'ombre le principe de l'unité italienne, s'étendait dans toute la péninsule. Le gouvernement de Naples n'ignorait nullement de quels moyens cachés ces sectes, composées pour la plupart d'exilés du royaume des Deux-Siciles, se servaient pour répandre dans les populations le poison de leurs doctrines subversives. On les avait plusieurs fois dénoncées à l'Europe par des jugements publics. Des craintes mal définies saisissaient les masses, on sentait que les excitations du dehors pouvaient, en moins de quelques mois, tout confondre, et condamner le nouveau règne à périr dans l'impuissance.

Depuis 1849, le Piémont s'était efforcé de se relever moralement de l'échec militaire de Novare, et s'était donné, en travaillant à ses propres intérêts avec une activité infatigable, toutes les apparences d'un dévouement héroïque et désintéressé. Il s'était placé dans une situation hostile vis-à-vis du royaume de Naples. Depuis dix ans, il donnait asile aux émigrés de tous les pays d'Italie, sans cesse exaltés par la presse et par l'appui du gouvernement. Manin et Trivulce Pallavicino, l'ancien prisonnier du Spielberg, avaient institué, après

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la bataille de Novare, une association secrète ayant pour but l'indépendance italienne, et on avait adjuré le Roi de se mettre à la tête du mouvement. On sait que, pendant le Congrès de Paris, le cabinet de Turin avait mi s en avant la question de la nationalité italienne, et les aspirations des peuples vers la grandeur, la liberté et l'indépendance de la péninsule. Mais on ignore peut-être la mission des émigrés napolitains à Aix-les-Bains et à Genéve pour encourager les entreprises d'un prétendant à la couronne de Naples. Plus tard, ce fut l'expédition de Pisacane, partie de Gènes, qui vint révolutionner le royaume. L'attentat d'Agésilas Milano, attentat jusqu'alors inouï dans les temps les plus malheureux de notre histoire, fut loué hautement par la presse piémontaise et célébré en vers par les exilés réunis à Turin.

Pendant la guerre d'Italie, de bruyantes démonstrations, notamment à Naples et à Palerme après la bataille de Magenta, furent un événement, moins par leur importance propre et immédiate, que par les symptômes qu'elles révélaient, et qui laissaient la situation plus grave au lendemain qu'elle n'était la veille. Là révolte de la division suisse ébranla la fermeté de l'armée. Dans tous ces faits comme dans toutes les agitations qui s'ensuivirent en Italie, la main du Piémont n'était que trop visible. L'or que l'on trouva chez un grand nombre de soldats et la qualité des monnaies ne laissaient aucun doute sur la cause de la révolte des Suisses, à laquelle avaient contribué le consulat et quelques attachés de la légation sarde. La plupart des soldats licenciés, dix mois après, figuraient dans les cohortes de Garibaldiî Mais ce fut surtout après la paix de Villafranca que la secte devint l'auxiliaire du gouvernement piémontais. L'annexion de L'Italie centrale, l'insurrection de la Sicile étaint préparées par

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des comités agissant tous sous l'impulsion de la société centrale. Tous les journaux hostiles, tous les pamphlets toutes les lettres des émigrés excitant les sujets à la révolte, les officiers et les généraux à la défection, sortaient de la légation sarde. Et quand on envoya à Naples un ministre qui avait été plénipotentiaire au Congrès de Paris, un frémissement électrique sembla faire tressaillir le pays tout entier. Jusqu'alors il y avait eu agitation dans les esprits: dès ce moment, il y eut la conspiration en permanence et n'attendant plus que Tordre d'agir. La maison de ce ministre devint le lieu de réunion habituel de tous les compromis, de tous les exaltés, qui en sortaient l'air confiant et affairé. Des cocardes, des papiers tricolores furent jetés des loges de théâtre, et on parsema les rues de proclamations incendiaires provenant d'imprimeries clandestines. À dater de ce moment tout fut mis en œuvre pour corrompre et pousser à la trahison l'armée napolitaine. Insinuations, provocations de la presse, sollicitations de parents émigrés, exhortations des comités, tout fut mis en jeu pour arriver à ce but. Les séductions prenaient pour prétextes la résurrection, la gloire et la grandeur de L'Italie.

On connaît, M, le Duc, le détails de cet envahissement en pleine paix d'un royaume dont le Piémont avait naguère sol licite l'alliance. On sait comment l'expédition de Garibaldi avait été organisée par le gouvernement de Turin, et était partie de Gènes, comme celle de Pisacane trois ans auparavant. On sait comment le gouvernement de Turin taxa tout haut les faits de Garibaldi d'actes de piraterie, et poussa l'hypocrisie jusqu'à annoncer officiellement qu'il expédiait une escadre pour le poursuivre. On connaît à présent les instructions du ministre Cavour à l'amiral: il devait se tenir entre les bâtiments de l'expédition, et les croisières napolitaines.

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Et l'amiral comprit parfaitement le ministre. On sait maintenant qu'en désavouant toute participation du gouvernement» on laissait organiser

d'autres expéditions en Toscane, et dissoudre la brigade de Ferrare pour fournir de nouveaux volontaires à d'autres débarquements en Sicile. Le ministre qui déclarait vouloir respecter le droit des gens, invoquait secrètement l'Angleterre, pour qu'elle fit lever le séquestre que le consul de France à Gênes avait mis sur quelques navires chargés d'hommes, d'armes et de munitions, et dont le retard pouvait compromettre le succès de Garibaldi. Le cabinet de Turin préférait la duplicité à la force en attendant le moment de pouvoir préférer la force à la duplicité. Le moment arrivé, il se-glorifia d'avoir expédié Garibaldi en Sicile, comme M. de Cavour se glorifia devant le parlement d'avoir conspiré pendant dix ans.

La publication de la constitution, M. le Duc, après les désastres de Sicile, était un acte d'affaiblissement moral, de désorganisation politique dans le moment le plus critique que le royaume eût traversé depuis longtemps. On était en présence d'une révolution qu'on pouvait combattre, [qui pouvait être vaincue peut-être, mais satisfaite jamais. Elle était prête à tout, dès lors que le succès autorisait à tirer l'épée. On sentait le Piémont derrière soi, on regardait les concessions du Roi comme une menace, on voulait rendre une transaction impossible, on cherchait à provoquer des désordres, des obstacles au pouvoir pour l'ébranler, et des prétextes à une intervention piémontaise. Les comités, qui "recevaient le mot d'ordre de Turin, organisèrent bientôt les émeutes qui agitèrent et ensanglantèrent Naples, les 27 et 28 juin. Ce fut une imitation de ce qu'avait fait la populace de Londres en 1688. L'émeute qui avait surpris le ministère, le 27, ne le

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trouva pas plus averti le lendemain. Dès qu'elle put gronder librement dans les rues, tout le monde fut découragé et abattu. L'entente et la ligue avec le Piémont pouvaient élever une digue autour de la révolution et la contenir, mais on sait l'issue des négociations entamées avec Turin. Le cabinet ne voulait pas laisser transpercer l'idée de l'hégémonie, et s'il eût repoussé l'alliance il aurait dévoilé ses convoitises. S'il eût accepté, il aurait dû se résigner lui-même à la Confédération, et renoncer aux États déjà annexés. Mais Naples;se présentait comme déjà réduit aux abois, et une politique qui se dit désarmée invite à l'insulter. On n'eut que des tergiversations puériles, des temporisations, de basses simulations. On souffre à lire des Notes, des correspondances sur des négociations qui n'existaient pas, qui n'étaient qu'un leurre grossier, où le mensonge éclate à chaque mot. On attendait que la fermentation des esprits se propageant, une manifestation séditieuse éclatât dans l'armée, comme en Toscane, pour que l'unité italienne devint une réalité.

Cependant on tramait toujours dans l'ombre. En effet, à Naples la soumission s'était lassée rapidement. Les passions politiques qui avaient rassemblé leurs forces, émancipées de toute contrainte, se montraient, sans déguisement. Le ministère était dépassé, et le gouvernement se trouvait réduit à tolérer ce qu'il ne croyait pas pouvoir empêcher. Des comités siégeaient à côté du gouvernement; les émigrés rentrés, grâce à. l'amnistie, venaient conspirer ouvertement contre la dynastie. Le ministre, à Turin, et le baron Ricasoli, à Florence, s'en étaient ouverts avec eux sans voile et sans hésitation. Leur mission était de rendre impossible tout gouvernement. Ils étaient arrivés à Naples avec l'idée préconçue d'une vengeance latente, et ils

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avaient donné à la révolution de Naples, dès le premier jour de leur arrivée, le sombre reflet de la révolution française. On avait su profiter de la vénalité de ces agents et de la bassesse avec laquelle ils se préparaient à la trahison. L'audace et l'impudeur de là presse avaient, en peu de temps, dépassé toutes les bornes. On proclamait le triomphe de Garibaldi et l'unité Italienne, on dédaignait même un voile qui fût transparent: l'unité Italienne, c'est un pouvoir central à Rome, dirigé par la maison de Savoie. Le gouvernement laissait aux journaux une entière liberté d'attaquer et de décrier la dynastie. Les émigrés, infatués des doctrines piémontaises, jetaient dans le public chaque jour et à toute heure des imprimés pour les rendre populaires. On imprimait la biographie de Garibaldi, on en colportait les portraits exposés à toutes les devantures des magasins. On avait arrangé pour la populace, une chanson dont le refrain était:

désormais. Garibaldi est notre roi

, et la police la laissait entonner dans toutes les rues. On organisa les funérailles du général Pépe et par conséquent des défenseurs de Venise en 1849. Les agitateurs devaient traverser la ville, le drapeau de saint Marc en tête; la garde nationale se serait trouvée sur leur passage: on s'en promettait une insurrection. Les camorristes et les coupe-jarrets des quartiers se tenaient avertis. On aurait plus ou moins osé, selon les chances qu'aurait présentées l'opposition du gouvernement. Or, ne voulant pas se donner l'air de la fermeté et de la force, le gouvernement condescendit à une transaction. Il permit les funérailles, sans le drapeau, mais tous les emblèmes de la république étaient étalés dans l'église. Les militaires les plus compromis, les plus exaltés, des généraux jadis ennemis personnels du général Pépe, ceux même qui avaient abandonné Venise au moment du danger, se voyaient réunis.

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Des hommes d'élite, placés comme en dehors des faits par les excès des factions, et qui auraient voulu s'opposer à la révolution courant à son but la tête levée, étaient repoussés par le pouvoir. Ils proposèrent une association, pour agir en communauté d'efforts et de ressources, et cherchèrent à fonder une presse contre l'ardente et libre propagande de la révolution. Mais les ministres, prenant l'incertitude de leur volonté pour la vertu des hommes d'État, ne voulaient pas de luttes, et refusèrent leur appui. Un ministre fut assez naïf pour objecter que le gouvernement manquait d'argent pour des journaux conservateurs et le même jour on avait alloué 18,000 fr. à un journal révolutionnaire! On se donnait tout le mouvement possible pour conquérir la faveur de la place et des comités, on reculait devant toute détermination vigoureuse, craignant, disait-on, de hâter la catastrophe.

La révolution qui éclata en France en 1848, Monsieur le Duc, avait entraîné celle de L'Italie, débordé delà en Allemagne et soulevé partout les fassions populaires. Les armées, au milieu du trouble général, étaient partout restées la seule, mais forte défense de Tordre. On aurait donc bâti sur le sable mouvant tant que l'armée aurait soutenu le pouvoir. Aussi le gouvernement de Turin persistait-il dans le dessein de faire proclamer à Naples l'annexion par l'armée. On l'avait déjà ébranlée car la révolte des troupes suisses et par les proclamations et les lettres des émigrés, répandues l'année précédente dans les rangs de la division des Abruzzes. Des officiers avaient envoyé leur adhésion au comité de Florence; d'autres avaient offert de donner leur démission, mais on leur avait fait répondre de ne pas abandonner leur poste et de travailler efficacement à faire des prosélytes. La presse, maintenant, proclamait la désertion comme un devoir et la trahison comme un héroïsme.

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Les comités et les émigrés employèrent sollicitations, promesses, menaces, ébranlant la fidélité des uns, ralentissant l'ardeur des autres, noircissant la réputation et affaiblissant l'autorité des chefs. Les convulsions sociales fournissent aux audacieux les occasions d'avancer leur fortune, occasions si rares et si lentes dans un temps calme. Beaucoup d'officiers donnèrent leur démission, quoiqu'ils fussent sans fortune: d'autres passaient à Garibaldi; d'autres, enfin, protestaient ne vouloir pas se battre contre des Italiens. Les émissaires établirent même à Naples un bureau où l'on enrôlait des sous-officiers et des soldats. Tout le monde connaissait ce bureau, où des individus, agissant de concert et sans mystère, dépensaient des sommes assez fortes pour corrompre l'armée. Le gouvernement seul, à ce qu'il parait, en ignorait l'existence. Les défections éclatantes vinrent peu après. Le capitaine de frégate Amilcar Anguissola, secondé par la complicité de ses officiers, se rendit avec la corvette le Veloce auprès de Garibaldi. Après avoir refait l'équipage qui n'avait pas participé à cette lâche et infâme trahison, il repartit en croisière, s'emparant par surprise de deux autres bâtiments, de l'État. Bientôt quelques officiers de marine, déserteurs, se présentèrent une nuit à Castellamare à bord du Veloce, pour enlever le vaisseau le Monarca. bette expédition avait été préparée avec le commandant même du Monarca, le colonel Vacça, qui se réfugia aussi tôt à bord d'un vaisseau anglais. On a déjà dénoncé à la postérité la défection honteuse et inattendue du général Alexandre Nunziante, un de ceux qui avaient le plus circonvenu le trône de leurs intrigues et de leur cupidité et en avaient tiré les plus opulentes faveurs. Mais il savait qu'il n'y a rien que la révolution ne pardonne en considération des services rendus. Il envoya donc sa démission, rendit ses décorations, et loin do

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poser te pied sur ce nouveau théâtre avec une tremblante hésitation, il osa payer d'effronterie. Il porta la main sur la discipline, et, voulant faire de l'armée un instrument de sédition, il excita par des ordres du jour sa division à la défection. Ce général, pour se concilier la révolution, aurait été le premier à se coiffer du bonnet phrygien. Mais, sous, ces déclamations, on ne sentait palpiter ni le cœur de l'homme, ni celui du soldat. Il se rendit à Berne, puis, appelé à Turin par le comte de Cavour, après une courte entrevue, il revint à Naples sur la frégate sarde l'Adélaïde. Il en descendit mystérieusement pour travailler l'armée; mais, la nuit suivante, vaincu par la crainte, il se réfugia à bord de la Constitution, où il pouvait conspirer tout à son aise. Cette affreuse figure d'ingrat et de traître voulut S£ faire une réputation ayant peut-être à ses yeux une parfaite analogie avec celle que donne la gloire. Par son exemple, comme il arrive toujours aux époques où les commotions de la politique se communiquent au monde moral, l'armée éprouva un découragement profond Les militaires sentirent dès ce moment les tristesses du désespoir politique. Le matérialisme politique est à la société ce qu'est l'athéisme à la religion: il tue dans les âmes tout instinct de patriotisme.

C'est par ces corruptions et ces exemples que la révolution s'efforçait de diminuer l'horreur de la conspiration sous les drapeaux, la plus dangereuse et la plus impardonnable des conspirations. L'opinion attribua généralement ces défections à l'ambition, à la cupidité de tous les chefs de l'armée et à l'incurable corruption des fonctionnaires. Plusieurs hommes politiques, saisis de dégoût et d'horreur, rentrèrent dans la vie privée et l'insouciance d'une condition obscure. Le Roi, dès ce moment, put s'attendre à voir beaucoup

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de ceux qui blâmaient amèrement le général Nunziante, imiter son exemple et envier peut-être son humiliante initiative.

La garde nationale, qui avait ouvert ses rangs à la jeunesse la plus exaltée, ajoutait aux embarras et aux appréhensions. Les comités tenaient à mettre en avant la garde nationale, si la révolution devait descendre dans les rues. Ils s'étaient arrogé le droit de lui faire arriver des ordres du jour, comme partant de la véritable autorité à laquelle elle devait obéir. On semait ainsi la défiance et les soupçons dans ses rangs. On avait fait beaucoup de bruit, parce que le commandant de la place n'avait pas livré à la garde nationale le mot d'ordre donné à la troupe de ligne. La presse s'était aussitôt emparée de ce grief et en avait formulé une accusation; ce fut en vain que le gouvernement déclara que ce refus n'avait été qu'un malentendu. Peu après, on avait répandu le bruit de la découverte d'armes et d'uniformes pour habiller des réactionnaires qui n'existaient nulle part et ne pouvaient exister. C'était, disait-on, un coup de main que le pouvoir voulait tenter avec la garde royale et la populace des rivières. Plus tard on répandit l'alarme, en annonçant que les trois bataillons étrangers s'avançaient sur Naples; il fallut envoyer des officiers de l'état~ma-jor sur la route pour faire cesser ce bruit. Souvent même on jetait l'épouvante dans la ville en vociférant qu'on avait marqué à l'encre rouge toutes les maisons, désignées au pillage par la populace. De nombreux émissaires se rendaient le soir dans les quartiers de la garde nationale et y répandaient ces expressions de terreur que la nature inspire aux approches de quelque grande calamité. On circonvenait surtout les commandants et les officiers, en les flattant comme les seuls capables de sauver le royaume par leur fermeté et leur patriotisme.

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L'escadre sarde, qui annonçait n'être venue que pour sauvegarder la vie et la fortune des sujets piémontais, avait des troupes de ligné à bord. Ces troupes avait tenté une fois d'en descendre en armes, et il avait fallu menacer l'escadre de la couler bas. Néanmoins, on laissait aller à terre des bersagliers qui entraient dans les corps de garde de la milice citoyenne, et l'entretenaient du bonheur de leur prochaine fusion. Ces hommes fraternisaient dans les rues avec la garde nationale et avaient l'air de ne pas se soucier de la garnison. Ils affichaient une supériorité insolente. Il y eut même des rixes entre eux et les soldats napolitains qui se prenaient à les bafouer. Il en éclata une entre les bersagliers et les tirailleurs de la garde royale: I» garde nationale, en s'efforçant de les séparer, favorisa ouvertement les premiers contre les seconds. Toutes ces séductions, toutes ces craintes l'avaient exaspérée» On n'entendait dans ses rangs que des menaces et des exécrations contre la perfidie de la Cour, on y discutait la nécessité d'élever des barricades contre la garnison à l'approche de Garibaldi. C'est alors qu'on vit au grand jour le travail ténébreux qui s'était fait pendant plusieurs années dans tous les rangs de la société napolitaine. Ceux-là seulement qui connaissaient l'œuvre des sociétés secrètes, des exilés, et du gouvernement piémontais, ne s'étonnèrent de rien.

Rome, le 12 mars 1861.

LA CONSPIRATION.

A M. LE DUC DE ROCHEFOUCAULD.

Monsieur le Duc,

On pensait, depuis un demi-siècle environ, que les peuples modernes, qui sont tous à peu près également civilisés et instruits, ne devaient plus se croire exposés aux calamités d'une conquête inique et soudaine. Le destin d'un État semblait ne devoir plus dépendre désormais d'une bataille ou d'une invasion. Cependant le royaume de Naples va subir une conquête si rapide, qu'on n'en trouve aucun exemple dans l'histoire, si ce n'est à l'époque de Gonsalve de Cordoue, trois siècles et demi auparavant, dans le même royaume et par une trahison aussi perfide, contre la dynastie aragonaise.

Des nouvelles effrayantes arrivaient coup sur coup depuis le 20 août. L'expédition de Garibaldi venait de vaincre la plus sérieuse difficulté en traversant le détroit de Messine. La croisière napolitaine, arrivée trop tard, n'avait pu empêcher le débarquement: elle avait coulé bas un pyroscaphe échoué. Alors s'était renouvelée la scène de Marsala, La ville de Reggio était tombée après une lutte désespérée. La ville aurait pu être sauvée; mais une brigade qui marchait à son secours s'était tout à coup arrêtée, et l'escadre qui se dirigeait à toute vapeur vers la côté avait viré de bord pour aller mouiller devant Messine.

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Bientôt après, une division s'était laissé cerner et avait mis bas les armes: les soldats, indignés, exaspérés, avaient massacré leur général. Ce-fut une scène affreuse et dégoûtante, comme tant d'au-très, en Portugal et en Espagne, au commencement de ce siècle. Les forts de la côte étaient tombés l'un après l'autre; Monteleone, où le général en chef avait perdu un temps précieux, était évacué et le général se rendait à Naples. Garibaldi se lançait à la poursuite des Napolitains avec l'impétuosité d'un torrent. Il longeait la route sur la mer, une seule frégate eût donc pu anéantir ses colonnes; mais l'escadre s'était laissé porter, vent arrière, vers le sud, pour doubler la Sicile et se diriger sur Naples. Le général Ghio, qui se retirait sur Cosenza, avait capitulé à Soveria, sans brûler une amorce. Le général Caldarelli, à Cosenza, avait traité avec le comité. Ainsi, Naples avait eu lui-même sa double Vergara, et la route des Calabres à Naples était ouverte jusqu'à Salerne. L'esprit de révolte faisait des progrès effrayants. Tarente, Matera étaient en tumulte; à Foggia, les dragons avaient pris part au mouvement populaire; à Potenza, la gendarmerie avait été chassée et un gouvernement provisoire proclamé. Il ne restait plus désormais à défendre que l'entrée de la capitale.

A Naples, tout cédait au découragement. Les désastres des Calabres et la dissolution de deux. belles divisions ne pouvaient s'expliquer que par la trahison des généraux. La méfiance ce propageait dans les rangs de la garnison, et ceux même qui s'efforçaient de relever l'esprit des troupes avaient la conviction de faire inutilement le sacrifice de leur vie. D'un autre côté, les têtes s'échauffaient et les complots militaires s'ourdissaient avec l'espoir d'un succès presque assuré. Cependant, la marche de l'ennemi pouvait être arrêtée à Salerne.

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On pouvait lui barrer le passage, et, s'il acceptait une bataille dans la plaine, on avait assez d'artillerie et de cavalerie pour pouvoir se flatter de l'accabler. Battu, il n'aurait pas eu de refuge, et ses succès se seraient évanouis en très peu de temps. La victoire était encore, en ce moment critique, le vœu de tous les honnêtes gens dont l'esprit de parti n'avait point égaré le patriotisme. Mais le ministre de la guerre, le général Pianelli, croyait la résistance désormais impossible. Un ministre étranger, qui faisait de nobles efforts pour relever la cause du Roi, l'ayant exhorté à prendre le commandement de l'armée, il répondit froidement que l'esprit de l'armée avait été faussé et qu'il ne pouvait se risquer à la conduire au feu.

Mais le Roi,. Monsieur le Duc, quoique douloureusement affecté, n'était point abattu. Il supportait les fatigues et les angoisses de sa situation avec une force bien supérieure à son âge et à sa santé. Il connaissait déjà ce combat de la vie qui, bien soutenu, porte en lui-même sa récompense, parce qu'il élève et fortifie l'âme. Le Roi manifestait une confiance qui n'était pas simulée. Il croyait à l'inaliénable et viril triomphe de la grandeur morale, mais il ne se livrait à aucune illusion et savait voir la vérité sans pâlir, c Je ne tiens pas nu trône, me disait-il alors, croyez-le; mais je voudrais arracher ma patrie et ma famille à de cruels malheurs; et si la fortune s'est prononcée définitivement, je succomberai en Roi.» II avait écrit au ministre Pianelli que l'armée avait essuyé des désastres parce qu'elle ne s'était pas trouvée concentrée sur le point du danger, qu'il avait encore quarante milles hommes, et allait se mettre a leur tête. Il fit donner à la colonne qui était dans les Pouilles l'ordre de se rendre à marches forcées Sur Naples. Le Roi était si décidé à payer de sa personne qu'il me disait en souriant:

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«Lorsqu'un navire est assailli par l'orage, n'est ce-pas le capitaine lui-même qui saisit le timon et dirige l'équipage?»

Mais les événements s'accumulaient comme une tempête, et les effets de la propagande révolutionnaire devenaient de plus en plus manifestes. Le comte de Syracuse, l'oncle du Roi, avait assisté aux funérailles du général Pépe, et la presse n'avait pas manqué de l'exalter. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on n'épargna pas les allusions à un autre prince de la Maison, qui se signala dans la première révolution française. Le comte avait donné un grand diner aux officiers de l'escadre sarde, à la nouvelle du débarquement de Garibaldi, et on l'avait applaudi lorsqu'il avait bu à la santé du roi Victor-Emmanuel. Il s'était rendu ensuite à bord de la Constitution, où il avait été reçu avec des honneurs dus plutôt à ses opinions qu'à son grade. Et comme si ces scandales ne révélaient pas assez sa coopération, il s'était décidé à une démarche plus hardie et plus étonnante. Apprenant ou soupçonnant que sa correspondance avec le Duc de Carignan avait été surprise, il adressa au Roi une lettre dans laquelle après s'être plaint de n'avoir jamais été écouté, il l'exhortait à imiter la Duchesse de Parme, forcée deux fois par la révolution à chercher le salut de ses enfants dans l'exil. Cette lettre, inspirée, disait-on, par le ministre sarde, fut aussitôt publiée par les journaux, et répandue par milliers d'exemplaires avant même d'être remise au Roi. Le Roi ne répondit que par ces mélancoliques paroles:

$ije n'étais pas Roi, si je n étais pas responsable de ma couronne envers mon peuple et envers ma famille, il y a longtemps que j'en aurais déposé le fardeau!

Le Roi avait cet énergique sentiment religieux qui aguerrit dans l'infortune. Cette lettre du comte fut le dernier coup porté à la couronne. Au seizième siècle, Frédéric d'Aragon, oncle lui aussi

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d'un roi placé dans une position analogue, avait donné un tout autre exemple, car il s'était montré le modèle de la fidélité chevaleresque.

La garde nationale surtout vit dans cette lettre la condamnation irrévocable de la dynastie. On murmurait, on disait partout que si le Roi, après la lettre de «on oncle, ne comprenait pas sa position et ne se retirait pas, il faudrait recourir à l'insurrection, aux barricades. Ce serait, ajoutait-on, une revanche du 15 mai 1848. Livrée à ses instincts de gloriole et de suffisance, la garde nationale se flattait de devenir le corps de janissaires de la révolution. On agitait constamment le peuple par des nouvelles de trames réactionnaires: l'autorité elle-même y faisait croire par ses proclamations, tout en se donnant l'air de protéger l'ordre et la tranquillité publique. Le peuple aveuglé, comme partout, par la même crédulité, était toujours prêt à ajourner la justice et la raison et à accuser l'aveugle entêtement de la Cour. Les chefs de bataillon de la garde nationale avaient déjà signé, sans hésitation, une protestation menaçante et irrévérencieuse adressée au Roi, dans laquelle ils avaient demandé des armes et des munitions, la dissolution des trois bataillons étrangers, la cessation des préparatifs militaires qui menaçaient, disaient-ils, l'infortunée capitale. Cette adresse illégale, mensongère dans le fond et injurieuse dans la forme, avait transformé la garde nationale en corps délibérant. Cependant, on s'efforçait de semer dans le public toute sorte de craintes vagues, et par cela même plus redoutables. Un Français très exalté et qui se donnait parfois l'air d'un inspiré, M. Desaugliers, venait d'imprimer le conseil qu'il donnait -au Roi de prendre des mesures énergiques contre la révolution. Le ministre de la police, Liborio Romano, se saisit d'un fait de si peu d'importance, pour l'exagérer à sa guise et augmenter l'alarme du pays.

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Le préfet de police, qui permettait toutes les attaques de la presse contre la dynastie, alla lui-même avec un grand déploiement de force arrêter ce Français, et se mit à crier qu'il avait éventé une grande conspiration. Et la presse et les comités de broder sur ce thème, en annonçant que le peuple allait se soulever pour défendre ses droits. Les chefs de bataillon de la garde nationale se présentèrent aux ministres: ils se déclarèrent prêts à combattre toute tentative de réaction, et exigèrent par leurs menaces l'éloignement du gouverneur de la place, qui, pour maintenir la tranquillité de Naples, avait étalé un appareil militaire inaccoutumé. Au moyen de ce prétendu danger de réaction, on échauffait les esprits et on exploitait cette crédulité toujours croissante, grâce à laquelle le peuple acceptait, sur la foi d'un journal, ou sur la parole d'un sectaire, le bruit des plus épouvantables conspirations.

Le Roi, douloureusement affecté, fit appeler les commandants de la garde nationale, les accueillit gracieusement, et se montra satisfait de la peine qu'ils se donnaient pour maintenir l'ordre, mais il eut soin de leur faire remarquer que c'était leur unique mission. Il leur promit en même temps que Naples ne serait jamais exposé aux horreurs d'un combat dans les rues; car, ajoutait-il, il était Napolitain avant tout. Mais le but de cette réception était manqué. Les commandants se plaignirent de leur général et du gouverneur de la place: en sortant du palais, ils clignaient de l'œil et souriaient aux gardes nationaux qui les attendaient.

Cependant chaque jour et même chaque heure amenaient une nouvelle plus triste, un bruit plus sinistre, ou un nouvel embarras. Un renfort venait d'arriver à l'escadre anglaise dans la rade de Naples. Bientôt une note et les remontrances menaçantes de l'amiral firent

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connaître au gouvernement que si le Roi, en cas de soulèvement populaire, bombardait Naples comme on avait bombardé Palerme, l'escadre s'y opposerait par la force. C'est ainsi qu'on entendait le principe de la non-intervention! Le cabinet s'empressa de répondre que le Roi étant décidé à attendre l'ennemi hors de Naples, la ville ne courait aucun danger. Et, en effet, Monsieur le Duc, la presse européenne, qui a tant crié contre le bombardement de Palerme en 1848, aurait dû savoir que le général Desauget, qui l'avait commandé, avait été désapprouvé et fortement blâmé par le roi. Cette haute désapprobation ressort clairement de la correspondance échangée entre le général et le ministre de la guerre. En 1860, ce fut le général Briganti (celui-là même qui fut plus tard mis en pièces par ses soldats en Calabre) qui accabla la ville de Palerme de bombes et d'obus du haut du fort de Castellamare. Le Roi, au contraire, songeait sérieusement à préserver Naples dans le cas d'une lutte désespérée dans ses environs. Le ministre des affaires étrangères reçut Tordre de réunir le corps diplomatique pour lui proposer la neutralisation de la capitale sous la protection des escadres étrangères. Le ministre sarde, qui n'aimait guère à voir le dictateur maître de Naples, avait, paraît-il, promis sa coopération. Peut-être acceptait-il son rôle, sûr qu'il était que la négociation devait échouer. Le ministre anglais avait déjà, plusieurs jours auparavant, écrit à son gouvernement qu'il s'attendait à l'abandon de Naples ou à l'abdication du Roi, et il ne demandait plus qu'une approbation pour faire proclamer l'annexion au Piémont. Le corps diplomatique déclina la responsabilité d'une garantie quelconque: le ministre Elliot dit hautement que ce serait violer le principe de la non-intervention. Sur ce, les ministres d'Autriche et de Prusse, après avoir

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un moment accueilli la proposition, retirèrent leur adhésion: dans la soirée, le ministre sarde fit connaître son refus. Cette conférence étant demeurée sans résultat, le Roi ne renonçait pas à l'espoir de mettre Naples sous la protection des puissances amies. Et comme la France demandait alors une réparation de l'insulte faite à son ministre dans l'émeute du 27 juin, le Roi envoya le duc de Cajaniallo à l'empereur pour arranger cette douloureuse affaire. On put croire un instant que le gouvernement aurait à se défendre à la fois contre l'invasion et contre une insurrection. Cet extrême péril, à la vérité, s'évanouit bientôt, mais les dispositions étaient toujours violentes. Le parti d'action voulait éclater. Son impatience et sa rage étaient échauffées à un degré tel, que ce que les autres auraient appelé zèle imprudent et furieux lui paraissait tiédeur et lâcheté. Le parti piémontiste, qui avait promis à Turin d'opérer un soulèvement à la nouvelle du débarquement de Garibaldi, s'était imaginé qu'il aurait le courage détenir parole. Mais, le danger approchant, il montra plus d'ostentation que de résolution. Les adeptes aveugles de la révolution, imbus de toutes les doctrines de la terreur, s'étaient séparés des piémontistes et s'appelaient le Comité du poignard. Les partis extrêmes ont dans leurs agitations quelque chose de la nature du tigre: ils flairent le sang.

À la Cour, on apprit que des garibaldiens étaient débarqués venant de Gêne et de Livourne, et se tenaient cachés en attendant l'occasion d'exécuter un mouvement insurrectionnel. Une foule d'émissaires allaient et venaient des provinces, et les plus audacieux, les plus capables d'un coup de main, étaient entrés dans la capitale pour y préparer le triomphe de Garibaldi. Ils avaient des armes, des sommes d'argent considérables et étaient prêts à tout.

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Les bureaux d'embaucbage fonctionnaient toujours et sans aucun mystère. Le gouvernement seul ne sortait pas de son incurable léthargie, le ministre, Liborio Romano, qui épouvantait à chaque instant le Conseil et le public par le fantôme de la réaction, qui prenait toujours des mesures contre un mouvement royaliste, ne voyait rien de c travail ténébreux. Mais on n'ignorait. pas qu'il se tenait en communication, la nuit, avec les comités, avec M. Dumas, émissaire de la révolution, avec l'amiral Persano et les émigrés rentrés, et surtout avec les militaires. Les plus étranges nouvelles se répandaient dans la ville; ainsi l'on y croyait que le ministre et l'amiral français allaient faire descendre une partie des équipages de l'escadre, et. que l'amiral anglais aurait suivi cet exemple. Aussi les étrangers et les habitants s'empressaient-ils d'obtenir l'autorisation de faire afficher sur les maisons des écriteaux annonçant la nationalité anglaise ou française.

Le cabinet n'avait jusqu'alors éprouvé aucun penchant à résigner son pouvoir. Tout à coup, soit faiblesse, soit calcul, il se décida à donner sa démission. Les ministres traitèrent à ce moment solennel l'ordre social comme un malade désespéré avec lequel on ne discute aucune prescription; ne voulant pas subir courageusement la situation périlleuse qu'ils s'étaient faite, ils se retiraient... Que dis-je? Ce n'était pas se retirer, c'était abandonner le pays. Le ministre Liborio Romano les avait décidés à cette démarche. L'embarras delà couronne devenait extrême: la presse qui avait paru nepas se soucier de la question de cabinet, s'éveilla comme en sursaut et accusa hautement le Roi de vouloir un ministère de réaction. La garde nationale fit une nouvelle Adresse aux ministres, les conjurant de rester à la tête du gouvernement: cette Adresse avait été inspirée par les comités et par Liborio Romano.

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Ainsi, ce ministère qui, deux fois, se voyant menacé dans son existence, avait tout fait et s'était tout permis pour rester au pouvoir, se retirait maintenant à l'éeart avec cet inerte fatalisme suivant lequel on se laisse aller au fil de l'eau. N'ayant jamais voulu tenter de maîtriser les événements, ces hommes n'avaient même plus là force de les regarder en face. Il était facile de prévoir quelles viles défaillances suivraient un tel exemple. Tout le monde convenait des inconvénients d'une inaction pire que le danger d'agir; car il vaut mieux risquer que s'anéantir; mais personne n'osait donner le courageux exemple de la résistance. Aucun homme capable ne voulut accepter la mission de se jeter en travers des desseins de la révolution, et d'enrayer, s'il était possible encore, un mouvement qui précipitait le royaume vers sa ruine. Tous s'excusèrent, en déguisant plus ou moins leurs craintes et leurs calculs. Quelques-uns avertirent aussitôt les comités, et se firent devant eux un mérite de leur refus.

Rome, le 25 Mars,1861.

L'ABANDON.

A M. Lr DUC DE LA ROCHEFOUCAULD.

Moniteur le Duc,

C'est depuis la lettre du comte de Syracuse que les fonctionnaires avaient commencé à porter de plus en plus leurs regards vers Turin. Quelques-uns se disputaient déjà secrètement l'avantage de se concilier la bienveillance d'un prince qui pouvait être bientôt leur souverain. C'étaient des turpitudes dpnt on allait s'enorgueillir dans peu de jours. On avait si souvent dit et répété que l'heure de la chute de la dynastie avait sonné au cadran de la destinée, que déjà tout le monde paraissait éprouver un affaissement indéfinissable, une de ces langueurs énervantes qui mènent à la consomption. On touche à une catastrophe, on la pressent, on la redouté, et personne ne se juge de trempe à la conjurer. Des citoyens, des soldats qui auraient été intrépides devant le feu, se montraient pusillanimes dansla tempête civile. C'est ainsi que, tandis que le Roi se disposait à partir pour se mettre à la tête de l'armée, où son commandement direct eût changé le découragement des soldats en zèle ardent, il n'y avait plus autour de lui aucune énergie, aucune force d'âme. La pusillanimité devenait une vertu civique. Quelques généraux proposèrent au Roi de quitter Naples et d'épargner leur patrie.

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Si le Roi faisait sortir la garnison de Naples, disaient-ils, la révolution y aurait éclaté; s'il gardait la capitale, il serait trop faible devant l'ennemi: il fallait donc savoir se soumettre à la nécessité pour conjurer de plus graves et plus inévitables dangers. Le Roi les avait écoutés tranquillement; mais, se réservant de prendre lui-même son parti, il exigea que ces généraux missent leur avis par écrit, ce qu'ils firent sans désemparer. Chose étrange! Celui d'entre eux qui devait à ses manières brusques et à son manque de sensibilité une certaine réputation de franchise et. de sincérité, brisa sa plume avec indignation après avoir signé. Il eût été plus digne et plus honorable de la briser avant de signer.

En effet, Monsieur le Duc, je pensais et je pense encore que l'abandon de Naples, c'était l'abandon de la couronne et du royaume, c'était la décomposition du pouvoir, c'était l'organisation définitive de la révolution et de la guerre. Cette différence dans la façon de penser sur un point de cette importance, se manifesta dans la garnison, et y produisit l'effet qu'on devait en attendre. On se blâmait, on se condamnait de part et d'autrê. Mais le Roi n'en était pas moins décidé à garder Naples et à marcher à la rencontre de l'ennemi. Il daigna s'en ouvrir avec moi et avec le ministre d'Espagne, qui s'efforçait de le fortifier dans cette généreuse résolution. Le Roi était donc persuadé qu'il ne fallait abandonner dans aucun cas les immenses ressources de la capitale et l'effet moral de sa possession; il était plein de résolution et d'espérance, mais de nouveaux événements devaient ébranler sa confiance. D'abord un cas inattendu vint l'étonner. Un général d'un esprit inégal et revêche, mais dévoué et brave, et qui s'était bien conduit en Sicile, en arrivant à Salerne pour y prendre le commandement de sa brigade, avait écrit à

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S. À. le comte de Trani pour l'assurer que l'armée était pleine d'espoir et ne demandait qu'à se battre. Son orgueil blessé à Melazzo et son désir de prendre une revanche l'enflammaient, croyait-on, et on pouvait tout attendre de sa bravoure. Cette lettre et cette assurance sur le bon esprit de l'armée avaient relevé pour un moment celui de la Cour. Cependant la lettre écrite et envoyée, le général s'était rendu peu après à Naples, et à son retour à Salerne il avait adressé une seconde lettre au comte, dans laquelle, à quarante heures d'intervalle, il assurait le contraire de ce qu'il se trouvait avoir écrit. Toute défense, selon lui, était inutile, toute lutte désormais impossible, les troupes étant démoralisées et refusant de se battre. Les officiers étaient ceux qui auraient donné le plus fâcheux exemple, car les plus fidèles montraient un abattement voisin du désespoir. Ainsi, il était d'avis que le Roi, cédant à la nécessité, abandonnât Naples pour se retirer en Espagne, et sauvât le pays par ce noble et dernier sacrifice.

L'impression que causa cette lettre au Roi fut très pénible, et il se peut que cette impression ait été devinée d'avance par de perfides calculs. Aussi, quoique cette lettre fut diversement interprétée par quelques-uns, elle eut une importance capitale et une influence fâcheuse. La molle attitude du ministre Pianelli, pendant que la révolution grondait partout et gagnait du terrain, n'avait pas eu une grande influence sur les décisions du Roi; les timides conseils de ses généraux ne l'avaient pas ébranlé; il se disait que, dans un temps de guerre et de révolution, temps o. ù les impressions sont extrêmement vives, on grossissait les faits et on en exagérait les conséquences. H avait donc jusqu'alors montré une parfaite assurance, et continué à donner des ordres pour la concentration des troupes à Salerne. Cette lettre inattendue du général le bouleversa.

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Il dut croire à sa sincérité; car, depuis trois mois, il n'avait entendu parler autour de lui que de conspirations et de complots. L'armée avait laissé soupçonner sa fidélité depuis les désastres des Calabres; les manœuvres des partis hostiles y avaient miné la discipline et entretenu des passions funestes. Il crut donc que le général, n'usant plus d'aucun ménagement, donnait une preuve de dévouement en lui dévoilant le véritable état et les dispositions de l'armée. S'il n'était pas sincère, si lui-même avait été séduit pour le faire douter de la fi défi té de l'armée, on ne pouvait désormais avoir confiance en aucun autre. Où trouver ces sentiments qui font la force des États et des armées, s'ils manquaient à un homme dont la fidélité était regardée comme étant à l'épreuve de toutes les défaillances? D'ailleurs ce général, se disant malade, insistait pour un congé, ce qui prouvait qu'il voulait sauver sa réputation, ne voulant pas se trouver spectateur du débandement de ses soldats. Le Roi crut donc que tout lé monde avait faibli.

D'autres nouvelles vinrent aussitôt ajouter aux troubles de sa pensée et aux fluctuations de sa volonté. On avait jusqu'alors supposé que le général Caldarella, ayant abandonné Cosenza, se retirait sut Salerne en évitant les engagements; on présumait qu'il se serait tout au plus enfoncé dans les montagnes pour y chercher sa sécurité dans la distance. Mais on apprit à n'en pas douter qu'il avait pactisé avec le comité» et qu'il marchait mime à côté des hordes garibaldiennes. Outre l'effet moral, qui était grand, on perdait ainsi une autre brigade pour la défense. En ce moment même l'escadre arrivait dans la rade. Cette escadre, qui n'avait jamais su rencontrer l'ennemi, qui avait laissé débarquer Garibaldi en Sicile et en Calabre, et qui n'avait pas troublé sa marche, venait d'abandonner le détroit

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en laissant le passage libre aux volontaires réunis au Phare. Elle entrait maintenant sans aucun pavillon et avec des mouvements si suspects, que l'amiral français s'était cru obligé d'envoyer la reconnaître. Le commandant avait avoué naïvement avoir redoublé la Sicile pour éviter les batteries du Phare. Les officiers demandaient anxieusement des nouvelles, et s'enqitéraient si le Roi était encore à Nàples. La révolution qui avait, pendant dix ans, semé partout la méfiance et la désaffection, ne pouvait avoir oublié la marine. En effet, le comité et ses affiliés, qui épiaient l'instant favorable pour inoculer toujours de plus en plus la fièvre de la révolte, avaient répandu parmi les officiers et les équipages le bruit que le Roi voulait envoyer la flotte à Trieste et la mettre ainsi entre les mains de l'Autriche. On avait fait courir sur l'escadre une proclamation pour conjurer la marine de ne pas abandonner, à ce moment suprême, la cause italienne. Cette proclamation avait été même affichée à bord de quelques bâtiments, par la tolérance, sinon par l'ordre de leurs commandants. On engageait les officiers à signer une acte d'adhésion, on répandait les craintes les plus vives parmi les équipages, et surtout parmi les mécaniciens dont, en cas de résistance, la révolution menaçait de massacrer les familles.

Aussi tout le monde était-il ébranlé, aussi personne ne faisait-il preuve de cette intrépidité d'âme qui ne désespère jamais. La crise arrivée, le pouvoir n'avait plus à espérer le concours des hommes qui avaient quelque chose à perdre, et surtout de ceux qui avaient fait une fortune rapide par des moyens ignobles. Ils étaient enrichis, mais non ennoblis. Le Roi se vit assailli de demande?de démission. On s'était jusqu'alors limité à demander la retraite, ce qui était déjà une désertion masquée. L'inspecteur-général de l'artillerie,

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d'Agostino, qui, par ses actes et les faveurs de toute espèce dont il avait été comblé, avait excité tant de haine contre la Cour, en avait donné l'exemple. Le major-général de la marine, bon nombre de généraux, obtenaient leur retraite et disparaissaient rapidement. La peur devenait contagieuse. Plusieurs se repentaient déjà de la lenteur avec laquelle ils avaient pensé à leur sûretés c'étaient des serviteurs ingrats et rassasiés. On voyait disparaître une à une toutes ces fidélités d'emprunt. Les autres se sentaient incapables de se relever à leur propres yeux et à ceux de leurs concitoyens. Ceux qui s'étaient jusqu'alors le plus amèrement plaints qu'on n'estimait pas assez leurs services, se tenaient soigneusement cachés. Tous ceux qui s'étaient tus quand ils auraient dû parler, se permettaient de parler maintenant que tout leur commandait de se taire. Des officiers de tous corps et de tous grades pénétrant à toute heure dans le palais, car dans le malheur il n'y avait plus d'étiquette, accusaient tout le monde, pour imputer à leurs chefs la ruine de la monarchie. Tout ce qui avait jusqu'alors vécu de la royauté fuyait maintenant le pouvoir en détresse. La plupart des gentilshommes, voyant le trône en danger, cherchaient, en s'éloignant de Naples, à n'être pas écrasés sous ses ruines. Ils oubliaient que l'abandon et le désespoir des matelots ne sauvent pas le vaisseau qui va périr. Comment donc laisser naître le raffermissement du trône de la situation môme, sans substituer l'action des hommes à celle des événements?

Le Roi vit alors que sa destinée lui imposait une lutte impossible. Il y avait à Naples un gouvernement qui s'était vendu, un ministre puissant qui trahissait, une armée qui fléchissait, une garde nationale qui conspirait. On avait donné trop longtemps à croire au peuple que son principal ennemi était la dynastie, et

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maintenant les événements, les couleurs, les drapeaux,4out ce qui frappe les yeux de la multitude, lui servait de signe de ralliement. Le pouvoir ne pouvait plus se défendre. Le cabinet ayant donné sa démission, avait cru dégager sa responsabilité. Il n'était plus temps, selon les ministres, de prendre un grand parti et d'arrêter le mouvement... Le départ du Roi pouvait seul rendre la tranquillité au royaume. Un seul marchait avec une résolution préconçue et toute radieuse au devant delà catastrophe: c'était Liborio Romano. Le Roi voyait la faiblesse ou la trahison partout autour de lui. Il ne recevait des souverains de l'Europe que de vains conseils, le corps diplomatique-se tenant à l'écart, ne lui offrait pas de secours. Ses deux frères, les comtes de Trani et de Caserte, ne pensaient qu'à de battre et n'attendaient que l'occasion. Le seul comte de Trapani, son oncle, âme noble et généreuse, l'assistait, mais le vide s'était aussi fait autour de lui. Cependant le Roi, jaloux de la gloire de ses ancêtres, se sentait, capable de tenter de grandes choses. Toute sa personne annonçait une volonté superbe, qui, tyrannisée par les événements, aspire à prendre sa revanche. Il ne se révoltait pas contre sa destinée, mais il était décidé à lui demeurer supérieur. Il résolut donc de s'éloigner de son propre gouvernement, d'échapper aux lâches et aux traîtres, de rallier ses fidèles entre Capoue et Gaëte, et de vaincre ou de mourir en Roi.

Il demeura plus que jamais convaincu de n'avoir désormais plus de salut possible que dans la victoire. Mais il y avait un grand danger à laisser la démoralisation s'enraciner parmi les troupes. En n'abandonnant pas l'armée à la désorganisation croissante qui s'emparait d'elle, il était possible d'en composer encore une force respectable et de recommencer une lutte devenue nécessaire et suprême. Il ne pouvait compter que sur

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l'armée dont la force matérielle avait, depuis quatre mois, beaucoup diminué, mais dont la force morale était déjà presque anéanti, et il devait, le plus tôt possible, la soustraire à l'embauchage et à la corruption. Il avait besoin d'un point d'appui pour se mettre en état de diriger ses opérations avec vigueur, et d'en assurer l'exécution et l'effet. Delà, le ralliement des troupes derrière le Vulturne. Une lutte aux environs de Naples n'aurait fait que donner lieu à une effusion de sang, cruelle surtout dans une grande ville. If lui répugnait d'être accusé de la ruine de Naples comme on l'avait accusé de celle de Palerme, et il avait déjà donné l'assurance de ce sentiment de générosité à l'amiral anglais et à la garde nationale. Il comprenait que son départ était un abandon, que le vide serait bientôt rempli par Garibaldi; mais il préférait s'éloigner pour épargner à sa patrie la douleur d'une conclusion sanglante et de désordres affreux. A cet effet, il y laissait un gouvernement, des garnisons dans les forts pour y maintenir l'ordre et la tranquillité. Il ne voulait pas, en partant, infliger à son peuple le châtiment de l'anarchie: s'immolait au salut commun, attendant de la postérité la justice et la gloire peut-être: car nous trouverons ailleurs, disait-il, d'autres champs de bataille et de plus glorieux.

Mais à la nouvelle de l'abandon de la ville et de la retraite à Capoue, la défiance et la consternation se répandirent de rang en rang. Le général commandant la garde nationale donna sa démission et fut remplacé par le général Desauget, dont le premier acte fut de signer la protestation illégale adressée aux ministres et restée jusqu'alors ignorée. C'est par cet acte que le généra] faisait profession de foi de ses nouveaux et tardifs sentiments politiques. Il affectait, depuis quelques mois, les airs les plus démocratiques,

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en s'efforcant de faire oublier les vieilles rancunes du libéralisme. Le général Pianelli, démissionnaire comme ministre, donna aussi sa démission comme général. Le général Nunziante, s'était retiré quand le Roi avait encore de la force et quand la défection présentait encore un danger: le général Pianelli l'abandonnait quand il en jugeait la cause tout à fait perdue, et allait s'embarquer en fugitif sur un bâtiment étranger. Cette désertion n'étonna personne. Le directeur de la guerre» après le départ du ministre, insistait aussi pour obtenir sa retraite. Les autres se montraient impatients d'attendre que le Roi quittât Naples. Le chef de l'état -major lui même, qui était à côté du Roi, laissait paraître en toute occasion son abattement et sa mauvaise humeur. Un autre général se réfugiait aussi sur un bâtiment étranger, par suite de l'indiscipline des soldats (écrivait-il au Roi) qui refusaient de se battre. Ces. exemples furent suivis de bien d'autres faits qui n'étaient que de lâches désertions devant l'ennemi. Cet ignoble abandon de tous ceux qui auraient dû l'entourer n'étonnait pas le Roi. Déjà il s'attendait à tout de la part des hommes, qu'il commençait à connaître, et il se conduisait avec eux comme s'il les eût entièrement connus. Il portait déjà dignement sa mauvaise fortune, et montrait une résolution tranquille mais sans jactance, et une douleur sans faiblesse. C'était la conviction d'un prince plus désireux de faire son devoir que certain de réussir. Et comme si ce n'eût pas été nouveau pour lui, il n'en témoignait ni surprise, ni colère, tant il possédait déjà ce je ne sais quoi d'achever que le malheur ajoute à la vertu.

Il fit rédiger une note à la diplomatie sous forme de protestation et adressa une proclamation aux peuples de son royaume. A la lecture du manifeste royal l'étonnement et l'anxiété se partagèrent tous les esprits.

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On y vit l'annonce d'une catastrophe décisive qui contenait en germe la guerre civile et la servitude du pays. Le peuple napolitain sentait par instinct sa propre ruine dans celle de la cause du Roi. Jusqu'au dernier instant, le Roi s'entretint librement avec ses ministres et avec tous ceux qui se présentaient au palais, par affection pour lui autant que par respect pour eux-mêmes. Il les traita tous avec politesse, quelques-uns avec froideur; il reçut leurs adieux, et leur fit les. siens avec une parfaite tranquillité d'esprit. Il conserva, dans ces moments si pleins d'angoisses, le calme de sa dignité et la bienveillance de son sourire. Tout ce qui se passera à son départ va désormais justifier ses prévisions et l'opportunité de sa résolution. Ce ne sera pas seulement par l'audace de ses ennemis que la monarchie va être abattue, ce sera aussi, et peut-être plus encore, par la trahison de ses amis et par l'apathie de ses partisans.

Rome, le 1" avril 1861.

LE DÉPART.

A M. LE DUC DE LAROCHEFOUCAULD.

Monsieur le Duc,

Cinquante-quatre ans auparavant, un roi de la Famille de Bourbon était également expulsé de son palais. Mais son départ avait été déchirant, car autour de lui l'amour et le respect avaient grandi avec l'infortune. Personne n'en avait voulu fuir Ja contagion. Les salons du palais étaient encombrés, le cortège royal avait défilé à travers une foule de visages consternés et pâles d'émotion. Le Roi avait passé au milieu de la haie de ses gentilshommes, les yeux humides de la douleur de ses familiers, et tous les genoux avaient fléchi à l'aspect du vieux roi malheureux. Les fidèles serviteurs de la domesticité du palais, de ces familles inféodées par les bienfaits à la royauté de Charles III, sanglotaient à l'écart. Le majesté d'un Roi avait senti la douleur d'une séparation qui faisait verser tant de larmes autour d'elle. Maintenant le cortège du petit-neveu de Ferdinand IV, sortant aussi du siège de sa puissance, se composait seulement de trois généraux. Une seule dame, la duchesse de S. Cesario, accompagnait la Reine; le souvenir de ses propres épreuves rendait sa tâche plus noble et par cela même moins difficile. L'histoire recueillera les noms de ces fidèles qui, dans un temps

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de félonies, suivirent la famille royale dans le malheur,, mais à la gloire de la dignité humaine. Ce cortège», triste exemple des vicissitudes humaines, traversa silencieusement des salons déserts. Le Roi avait une fermeté à la hauteur des coups de la mauvaise fortune. La jeune Reine se montrait éminemment douée de cette force d'âme qui produit les grands dévouements: dans sa douleur, il y avait tant d'abattement et tant d'intrépidité à la fois, qu'on ne pouvait l'admirer sans en être étonné. Elle songeait à peine à ce trône naguère un des plus beaux du monde; elle ne songeait qu'à son époux réduit à en descendre.

Le vide qui se faisait au Palais était encore une fatalité. En 1860 s'était la conquête qui menaçait l'État, en 1860 c'est la révolution qui menace les personnes. On n'abjure pas les principes, mais on subit les conseils de la peur.

Dans les derniers moments, les ministres avaient écouté en silence les déclarations du Roi, et pas un seul ne lui avait exprimé les regrets de le voir décidé à partir. Ils étaient consternés, peut-être, mais le tableau des royales douleurs ne les attendrissait pas: chacun réservait pour soi-même l'égoïsme de sa piété. Liborio Romano paraissait impassible et payait en dédains la défiance qu'il inspirait à ses collègues. Le Rot lui avait dit en souriant: «Mais n'êtes-vous pas assez, compromis, M. le Ministre, pour prendre un passeport?» Vingt-quatre heures après, quelques-uns de ces ministres s'étaient embarqués, mais aucun n'eut l'idée de se rendre à Gaëte. Liborio Romano restait pour recevoir Garibaldi, assister à son entrée solennelle et le haranguer pompeusement avec deux des Directeurs, Giacchi et De Cesare, hommes dont chaque pensée avait été une fraude, chaque action une piège: ils sortaient maintenant de l'ombre; ce n'était plus de l'audace, mais de l'effronterie.

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Ils reçurent des mains de Garibaldi lés pouvoirs que, la veillé encore, ils tenaient du Roi. Le général Desauget retint le commandement de la garde nationale. Tout fut accepté comme un prix convenu.

Le Roi, arrivé a l'arsenal, avait trouvé que rien n'était prêt pour le départ. Aucun commandant ne se présen tait pour raccompagner à Gaete. Tous ses montraient soumis en sa présence et gémissaient hypocritement su la démoralisation de leurs équipages. En recevant l'ordre d'appareiller, quelques-uns balbutièrent de mauvaises excusés, d'autres donnèrent leur démission; quelqu'un répondit qu'il ne recevait d'ordres que du ministre responsable. Enfin Tordre du départ est donné, la Saetta s'ébranle, en part, et le Roi s'éloigne de ce superbe amphithéâtre dé Naples, où une multitude émue lui témoignait sa fidélité par sa consternation. Mais on abandonnait Naples à la joie coupable des adversaires de la monarchie, à l'abattement de ses flatteurs, à la douleur, non à la surprise des gens honnêtes, terrifiés de cet étrange changement4e fortune.

Tous les bâtiments de la croisière que le Roi rencontrait sur sa route, refusaient de se rendre à Gaëte: tous les commandants affectaient de méconnaître une royauté dont ils n'avaient reçu que de continuels bien faits. Il n'y eut que le lieutenant-colonel Pasca qui le suivit avec une frégate à voiles que les officiers abandonnérent en arrivant dans le port. François II avait conservé trop peu d'illusions pour en être surpris.

Mais â ses chagrins de Roi se joignait en lui la douleur du citoyen. Il souffrait cruellement de la honte de la marine napolitaine. On avait autrefois soulevé les équipages de la flotte hollandaise contre leurs chefs; maintenant, par un procédé également odieux, on dé robait la flotte au Roi, les officiers se prévalant de leur ascendant sur les équipages. -

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Tandis que le petit navire du Roi voguait, le 6 septembre, sur les vagues, ces troupes, Monsieur le Duc, dont on avait laissé soupçonner la fidélité, entraient brigade par brigade dans Capoue. S'il existait encore de la confusion et quelque désordre, il n'y avait ni désertions, ni désobéissance. Ces troupes étaient indignées d'avoir été vaincues sans le comprendre, et sans savoir sur qui faire tomber leurs soupçons. On n'a jamais vu une armée si ardente, si ombrageuse, si soupçonneuse: tout ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle l'appelait trahison. C'était la contre-révolution dans les rangs de la milice, l'armée était peuple, et l'artillerie surtout représentait tout ce qu'il y avait de généreuses colores parmi les soldats. C'était une noble exaspération dont il fallait savoir profiter, et on pouvait» en la secondant, faire revivre la discipline.

Cependant, à Naples, des hommes qui passaient, la veille même, pour les plus fidèles, pour les caractères les mieux trempés, se retiraient. Le Roi parti, ils ne balancèrent plus à se ranger sous le drapeau qui pouvait leur procurer des avantages sans dangers. Des généraux congédiaient leurs aides de camp et refusaient» d'aller se mettre à la tête de leurs troupes; une foule d'officiers se cachaient pour ne pas suivre un étendard en retraite. Bientôt, cédant à la contagion, ils publiaient leur adhésion et acceptaient des emplois des mains de Garibaldi. Sans égard pour les bienséances, des hommes haut placés passaient d'un parti dans un autre et en adoptaient ou simulaient d'en adopter les passions. On ne trouve de ces exemples que dans les conquérants du Pérou, au quinzième siècle. Le général Ghio, ce Maroto napolitain, qui avait capitulé à Soveria, devint gouverneur militaire à Naples. Ceux qui auraient dû donner des ordres aux garnisons des forts ne se montraient pas.

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Le commandant du fort S. Elme, Stanislas Garzia, qui avait vécu des bienfaits de la Cour, et qui, par l'exagération de ses principes, s'était toujours assuré l'impunité de son improbité, s'était empressé de céder le fort. Le major-général dé la marine, Louis Iauch, et le colonel Nunziante exhortant le régiment' de marine à la défection, en avaient provoqué le débandement. Le général qui commandait la colonne arrivée des Pouilles, Philippe Florès, après avoir abandonné ses troupes, leur écrivait de faire leur soumission et eh préparait la dispersion. Le général Louis de Benedictis, après avoir attendu patiemment que la victoire se fût déclarée, avait écrit, d'une manière inconvenante, au ministre de la guerre à Gaëte, et en même temps confidentiellement au ministre de Garibaldi. Il avait lui-même organisé l'abandon des forts, et, par là même, la perte des Abruzzes. Le général Ferdinand Lôcascio, commandant de Syracuse, et le commandant d'Augusta, qui avaient cédé les places sans être attaqués, venaient à Naples se glorifier de n'avoir pas fait tirer un coup de fusil. Quelles leçons et que. ls exemples! Un jour, Monsieur le Duc, l'histoire sentira trembler dans sa main le burin de ses justices, en entrant dans le récit de ces tristes scènes. Il n'y eut que très peu d'exemples de fidélité, entre autre celui du'colonel Jérôme Liguoro qui, ne pouvant engager une lutte dans la ville, rallia son régiment et le mena combattre sur le Vulturne.

Les faits qui suivirent l'abandon de Naples sont trop connus, Monsieur le Duc, pour que je m'étende sur cette lutte héroïque et sur la conduite admirable du Roi au milieu de ses fidèles soldats. Le Piémont apparut tout à coup sur les derrières de l'armée pour jeter, son épée dans la balance et décider de la lutte.

Aut nunc aut nunquam,

avait dit Guillaume d'Orange, en partant pour détrôner son beau-père.

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Mais ici le Roi détrôné a héroïquement lutté, et je suppose que tous les nobles cœurs ont chez vous, dans la patrie d'Henri IV, de l'admiration pour un prince de sa famille qui le rappelle si bien! C'est ainsi que se consomma la conspiration odieuse qu'avait couvée une administration de deux mois» C'était l'ouvrage accompli de moitié par l'habileté corruptrice du cabinet de Turin, et parla dextérité profonde d'un ministre. Il s'était servi du pouvoir pour désarmer le Roi et démanteler par la ruse; avant de les détruire par la violence, la monarchie et l'indépendance nationale.

Lorsqu'on examine l'état où la nation se trouvait alors, lorsque l'on compare la force des factions, on voit que les partisans du Roi étaient bien supérieurs en nombre et en puissance. Le peuple soutenait avec chaleur le Roi François II. Le clergé pouvait mettre dans la balance tout l'ascendant qu'il avait sur le peuple. La science, l'expérience, tous les talents brillaient particulièrement et presque exclusivement dans les rangs royalistes et constitutionnels. Mais les adversaires avaient d'autres avantages qui leur assuraient la supériorité. Tous le» talents qui germent d'ordinaire dans les révolutions, la résolution^ la ruse, l'audace, un but déterminé, l'appui énergique d'un gouvernement, les sympathies de quelques autres, combattaient contre le Roi. Les mesures des conspirateurs étaient concertées avec habileté et exécutées avec vigueur. Tous leurs plans, tramés dans le plus grand secret, étaient conduits avec art. Les changements, qui sont ordinairement le fruit des intrigues et de l'industrie, préparaient de loin les voies à la violence. Le peuple napolitain aimait la monarchie des Bourbons et était attaché à ses traditions; la monarchie constitutionnelle comptait peu d'adversaires et 'd'innombrables amis, mais ces. amis étaient de leur nature circonspects, peu énergiques.

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Lés deux partis royaliste et constitutionnel formaient deux courants d'idées qui répondaient à deux besoins réels du pays. Il aurait fallu qu'ils pussent se fusionner sans se heurter. La monarchie n'avait pas de trop de tous ces éléments pour vivre, menacée comme elle était; mais lé temps manqua pour cette fusion. Le champ resta libre au parti de la violence, qui ne voyait son triomphe qu'à travers la fumée des combats, et qui fraya la voie à Garibaldi en répandant la rébellion comme une traînée de feu. Ce parti se composait défaut ce que le pays avait de plus passionné, de plus audacieux, de plus entreprenant, et voulait adopter le jour du débarquement de Garibaldi comme le premier jour de son ère.

Le pouvoir l'avait aidé, sa politique s'étant tristement réduite à vivre au jour le jour, sans souci de la veille, mais avec toutes lés terreurs du lendemain. Le ministère n'avait eu que des hésitations, des défaillances ou de secrets calculs, il s'était bien gardé d'invoquer cette autorité royale dont tout doit émaner et dépendre dans l'ordre exécutif; il avait constamment affecté de croire qu'un gouvernement constitutionnel était l'absence de toute action ostensible du souverain dans les affaires de l'État; il aurait voulu faire un vain symbole de ce pouvoir de l'État, si efficace et si tutélaire. La révolution, avec la violence et la ruse qui se donnaient la main, avait ainsi tourné contre le Roi la liberté même qu'il avait accordée. La révolution ne laissera pas même au pays la liberté de ses douleurs, car c'est le triomphe d'un, parti. Les annales politiques présentent bien des exemples de nations révoltées pour obtenir des liber-, tés; mais il était réservé au royaume de Naples d'offrir le surprenant spectacle d'une nation qui tolère l'invasion et l'insurrection, au moment même où son roi lui octroie une liberté trop large peut-être et trop étendue.

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Mais ce fut surtout l'abandon de l'Europe qui laissa la monarchie napolitaine exposée aux flots déjà soulevés et prêts à la submerger, jusqu'au moment où elle vit les débris du trône. entraînés par le torrent.

Un historien ne doit se permettre, Monsieur le Duc, aucune excursion dans le vaste champ des conjectures. Son devoir est de rapporter les événements, et d'en exposer consciencieusement les causes et les effets. Cependant on se demande encore et souvent de quelle manière Ferdinand II aurait conjuré la catastrophe de cette nouvelle révolution, et si la maison de Savoie, qui avait repris ces mêmes projets vastes et ambitieux qu'elle avait sous le règne précédent, aurait fini par triompher. Ferdinand H, sans doute, avec sa volonté impérieuse, son énergie et son expérience, s'il n'eût empêché, eût du moins retardé la catastrophe. Mais sans parler de l'indécision d'un nouveau règne, et de la guerre d'Italie, la coupable ligue d'un prince et d'un gouvernement avec la révolution aurait conduit à la même crise. C'est l'aristocratie militaire, bien plus active en cette révolution 'que la vieille aristocratie libérale, ce sont les généraux de terre et de mer que je regarde comme les véritables auteurs de cet abandon de Naples qui fut le couronnement de la révolution. Oui, tout a été l'œuvre des chefs militaires qui, par leur faiblesse, leur lâcheté ou leur perfidie, empêchèrent les effets salutaires des ordres de leur souverain et déshonorèrent leur patrie aux yeux de la postérité. Ils préférèrent la conservation de leur fortune à leur fidélité et à leur honneur! Le plus horrible forfait est celui, sans doute, qui se commet au nom des pouvoirs auxquels la société a remis le soin de sa défende et par les bras qui en sont le soutien; ce forfait, les ministres et les généraux napolitains l'ont commis!

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C'est par leur exemple surtout que les consciences ont été troublées, que les courages les plus fermes se sont sentis ébranlés et que les forces vives de la nation se sont trouvées paralysées.

Je crois être juste, Monsieur le Duc, en les signalant sous ces traits aux contemporains; mais la postérité sera plus sévère que moi, bien que ses jugements soient plus froids. L'histoire, qui représente la postérité, a besoin de tout savoir et le droit de tout juger; elle enregistrera bien des faits à l'éternelle douleur des cœurs généreux.

Rome le i4 avril 4861.

L'UNITÉ ITALIENNE.

À M. LE BARON DE BEUST, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A DRESDE.

Monsieur le Baron,

Votre Allemagne caresse, depuis quelque temps, avec plus d'enthousiasme que de réflexion, le rêve de l'unité. Mais ce qui a été une loi de mort en Italie ne peut être une loi de vie en Allemagne. C'est aussi au nom des périls de la nationalité qu'on y remue les cœurs et qu'on y trouble les esprits. On a gravé sur le drapeau allemand la devise du drapeau italien, on tend au même but, on obéit à des inspirations identiques. Et vous, qui avez su remplir avec tant d'éclat la mission éminemment patriotique d'apaiser les rivalités des puissances germaniques; vous, qui avez si noblement travaillé à resserrer les liens fédéraux, en maintenant intacte l'indépendance des couronnes; vous à qui la Saxe doit d'avoir fait de son indépendance un usage si. favorable au développement des idées de progrès, vous comprenez mieux que tout autre que l'unité serait l'asservissement de tous. En Italie, la seule base d'un droit public, protecteur de tous les peuples, pouvait assurer l'indépendance des populations, la stabilité des dynasties et le maintien de l'ordre contre les factions. Les souverains auraient pu mettre en commun, comme on vient de le faire en Allemagne, leur sollicitude, leur expérience, leurs lumières pour le bien de leurs peuples.

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Vous avez désormais sous les yeux les fruits amers de la politique unitaire dans une contrée où il y avait encore moins de contrastes, d'obstacles et d'antipathies, puisqu'il y avait au moins l'unité des croyances religieuse». Et cependant on n'y bâtît que sur pilotis, comme dans les marais-!

Et n'allez pas croire, Monsieur le Baron, qu'on ait attendu les événements qui viennent de jeter une si grande perturbation en Europe, pour entrevoir les dangers de cette unité, acte inique en même temps que mesure impolitique. Depuis huit siècles, telle a toujours été l'histoire de L'Italie: la guerre entre le principe de l'unité et le principe de la confédération. Cette guerre exista même, et longtemps, avant la domination romaine. Dans L'Italie moderne, l'élément gibelin lutta contre Rome et la fédération, et l'élément guelfe avec Rome contre les Césars teutoniques et l'unité. Cette lutte, cette opposition ont formé la vie nationale des Italiens. La déchéance politique de L'Italie ne date que du seizième siècle. Pour ceux qui connaissent notre histoire, te génie, les mœurs, les habitudes et les coutumes du peuple italien, il est démontré que ce n'est pas la conscience populaire qui fait appel à l'unité de L'Italie. Cette unité qui a inflammé pour un moments quelques imaginations - elles sont si vives et Si mobiles dans la péninsule - n'était pour la majorité qu'une décevante et funeste chimère.

Vous savez, Monsieur, qu'il y a peu de races aussi avides de domination que la race italienne. On voit ce sentiment dans les productions de la littérature de toutes' les époques. C'est dans la poésie, dans les œuvres Où la passion se révèle avec des allures spontanées, qu'on doit surtout en chercher l'expression. La littérature s'est, pendant des siècles, préoccupée de donner une sort» de consécration à cet instinct dominateur.

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Cette littérature a toujours aidé à la révolution. Depuis la renaissance, surtout, elle a travaillé à convaincre les Italiens que la civilisation païenne fut plus parfaite que celle des siècles chrétiens. L'éducation depuis Léon X, a consisté à étudier, admirer, honorer l'antiquité. Ainsi, après avoir repris la brillante littérature, les arts, la philosophie des anciens, L'Italie a voulu leur emprunter également leur constitution politique. Les esprits les plus exaltés invoquaient la république et l'épée de Camille «t des Soi pions, les autres appelaient de leurs vœux César et l'empire. Ceux qui croyaient suivre l'idée du Dante et de Machiavel concevaient la pensée de l'indépendance dans une Italie unifiée. La pensée de la monarchie italienne avait aussi été conçue par Frédéric Barberousse, Louis de Bavière, Frédéric II, Henri VU, par Ladislas de Naples et Charles V, peut-être par César Borgia lui-même. Mais, chez eux, ce n'était ni un dessein prémédité, ni une utopie. L'église, qui a été la protectrice des peuples italiens contre les invasions barbares et la gardienne de la nationalité italienne, n'a-t-elle pas eu Grégoire VU, Alexandre III et Jules II? Tous songeaient à la force, à la grandeur, non à l'unité de L'Italie. La révolution française et l'Empire, au commencement de notre siècle, en travaillant à rendre uniforme le régime des États italiens; l'Autriche elle-même, en imposant à tous les États une égale influence, ont fécondé cette idée de l'unité italienne. Une forte centralisation, la presque unité des lois civiles, criminelles et administratives, ont popularisé cette idée dont le prosélytisme révolutionnaire s'est avidement emparé. C'était la révolution qui devait réunir L'Italie, c'était la révolution qui avait les deux aspirations de refaire l'empire romain ou les républiques italiennes. On avait la conviction que, réunie en un seul faisceau, L'Italie serait

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invincible, et que, au lieu d'être tour à tour victime des Allemands, des Français et des Anglais, elle ferait la loi à tous et deviendrait la première nation du monde.

Les Napolitains donnent le plus libre cours à leur imagination': la moindre étincelle est périlleuse auprès des amas si facilement combustibles. Aussi est-ce à Naples surtout que la révolution rêva l'apothéose de la race italienne. Le talent de la parole, force dont il n'est que trop facile aux Napolitains d'abuser, était l'instrument le plus efficace pour rendre la jeunesse accessible à des dithyrambes sur la supériorité des Italiens et sur leur destinée, qui est de ressusciter la domination romaine. Mais le parti libéral ne voulait pas, après la paix de Villafranca, laisser entraîner son libéralisme jusqu'à la révolution. Il s'efforça par ses exhortations de combattre les idées unitaires, il parla de liberté, non d'unité. Dans cette idée de l'unité italienne il ne voyait qu'une situation plein de troubles, de difficultés et de leurres, au service de la cupidité et de l'ambition du Piémont. Ce parti était d'ailleurs indigné de la duplicité du Piémont, qui, en contrariant les stipulations de Villafranca, laissait échapper la dernière occasion, peut-être, de régénérer L'Italie. Tous les hommes éclairés, toutes les sommités de la magistrature et de l'administration, optaient ouvertement pour la fédération. Des deux formes différentes, confédération d'États ou État fédéré, la première était la plus adaptée aux mœurs italiennes, la plus simple et à leurs yeux la plus facile à réaliser. Le Pontificat supposait en même temps une hégémonie que tous les associés auraient reconnue.

Il n'y a, Monsieur, aucun des arguments opposés depuis à la possibilité de l'unité italienne et si bien justifiés par les événements, qui n'ait été dès cette époque objecté au partie piémontiste.

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Mais ce parti, avant, s'opposait déjà, aux, concessions du pouvoir, car alles auraient tué la révolution. On n;a jamais vu. un parti corrigé, par l'expérience.

Naples était alors un foyer, d'activité, intellectuelle, et morale les plus ardent, peut-être, que ceux des autres villes e L'Italie. Les opinions qui partagaient les esprits étaient, dans toutes les occasions, exprimées avec cette vivacité nationale que la chaleur du combat expliquait, mais ne justifiait point. On se persuadait des deux cotés que, dans ces discussion, l'avenir du pays était en jeu. Ma le drapeau du Piémont ne comptait sous ces plis que ceux qui voulaient escalader le pouvoir et la fortune. L'Italie selon eux, avaient inutilement et a toutes les époques essayé d'intéresser l'Europe à, ses malheurs. Condamnée à se faire une vie morale, une destinée politique, L'Italie était un remords, pour le, monde, mais elle avait toujours inspiré le respect, sans avoir la force de se faire respecter. Le pays de Galilée et, du Dante, de Telesio et de Vico, du Tasse, et d'Alfieri Flavio Gio et de Colombo, n'était pas considéré comme les pays des Colonna, des Sforza des Caldera, des Montecuccoli et d'Eugène de Savoie. Il n'exerçait aucune influence sur les intérêts généraux de l'Europe. Le morcellement de L'Italie en petites principautés l'avait réduite à vivre en tutelle, avait favorisé la prédominance de l'étranger sur une nation qui, par son Victoire, sa richesse, sa population, sa position géographique devrai compter parmi les grandes. puissances de l'Europe. C'était dans les souvenirs de l'histoire ancienne que les Italiens devaient puiser le sentiment d leur force. Un grandi avenir allait se fonder par le dernier combat entre, le génie de la belle liberté antique, et celui de la dure domination moderne. Bien de plus légitime, d'ailleurs, que la tendance de peuples déjà unis par la communauté du sang, de la langue, de

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la civilisation, à se fondre dans une organisation politique compacte et forte. C'était un pieux désir que celui de renaître à son ancienne grandeur...

L'unité seule, ajoutaient-ils, pouvait faire oublier à jamais la. politique capricieuse et légère des États italiens, et les tristes épisodes du long martyre des peuples par l'occupation étrangère. L'unité de L'Italie n'était pas moins nécessaire à l'a nationalité italienne, que l'unité dé la France et dé l'Espagne, que furent jugées indispensables à la nationalité française et ibérique. L'Italie avait été foulée aux pieds, non moins que la Grèce et la Pologne; car la confédération et le Pontificat, qui avaient entretenu les divisions de la Péninsule, perpétuaient, disaient-ils, le despotisme intérieur et la tyrannie ecclésiastique. Les idées de Balbo et de Gioberti étaient désormais surannées. On ne pouvait être satisfait d'une confédération dans laquelle entreraient l'Autriche comme arbitre et les ducs comme vassaux. Dans une guerre quelconque, on aurait vu les Italiens marcher sous un drapeau qu'ils détestent. L'unité italienne, réalisée dans les arts, les lettres, les sciences avec une incontestable grandeur, avait toujours rencontré, quant à la politique, d'insurmontables difficultés. Désormais elle pouvait confier cette mission à la maison de Savoie, par le patriotisme de laquelle la nationalité italienne avait survécu au désastre de Novare. Le drapeau de Novare venait de se relever à San Martino. La paix de Villafranca n'était que la suprématie delà France. C'était la vieille histoire de L'Italie qui, en combattant avec le bras de l'étranger, devait servir toujours, soit qu'elle triomphât, soit qu'elle succombât. Nous ne voulons pas, disaient les partisans de l'unité, nous ne voulons pas d'aigles étrangères; les aigles latines seules sont le symbole de notre force et de notre indépendance.

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Ils ne croyaient pas, Monsieur le Baron, qu'il y eût là un problème européen. L'Angleterre s'était déjà, prononcée en faveur de l'annexion de L'Italie centrale; la Confédération germanique n'était pas hostile, la Russie était indignée de l'ingratitude de Vienne, l'Autriche était impuissante, et la France ne pouvait pas rebrousser jusqu'à la politique des Valois et des Bourbons, pour ressusciter L'Italie des ducs de Mantoue et d'Urbin. L'élément national trouvait en Europe des sympathies certaines, des nations libérales et des gouvernements éclairés. L'Autriche, effrayée des dangers d'une nouvelle guerre et d'une guerre populaire, embarrassée par ses finances délabrées, menacée par les aspirations de ses peuples, comprendra, disait-on, l'impossibilité de garder la Vénétie. L'Italie n'importunera plus l'Europe du râle de son agonie. Il faut donc savoir profiter des circonstances, car l'opportunité du moment est la suprême sagesse. Il faut revivre ou périr à jamais. Nous avons foi dans l'avenir, dans les nationalités, dans le triomphe définitif de la raison et de la justice!..

Ces déclamations vous donneront, Monsieur le Baron, une idée à peu près exacte des passions et des préoccupations du parti exalté, devenu tout à coup unitaire. Mais ceux qui craignaient qu'on ne voulut faire du désordre la liberté, de la révolte un droit, et des convoitises du Piémont le patriotisme, les combattaient vivement. Faisons en sorte, disaient-ils, que les enseignements de l'histoire ne soient pas perdus'. Cette idée fixe de l'unité, cette résolution fiévreuse de réussir au prix même de la justice, cette foi aveugle dans ses propres forces et dans ses destinées ne, sonneraient-elles pas le glas funèbre de L'Italie? Après tant de déceptions et en présence de tant de ruines, vous ne voulez pas demander au passé des enseignements pour l'avenir?

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Le sentiment de l'unité italienne, sous la forme qu'il revêt aujourd'hui, ne prend pas naissance dans les souvenirs de la grandeur. romaine. L'Italie ne se vit jamais unie que sous le joug de Rome, et non pour commander au monde avec elle, mais pour servir avec le monde. Et pourtant la grandeur romaine mit des siècles à s'élever sur les débris des mœurs, des institutions et des libertés italiennes. Veut-on ressusciter la démocratie de la populace, et ce peuple esclave et roi qui vendait la pourpre aux Césars? Rêve-t-on par hasard une unité absorbante et de conquête? Mais on veut alors une concentration du pouvoir sans contrôle, et la guerre au dehors. L'unité ne peut se faire, en effet, que par la terreur ou la guerre: Tune ou l'autre sera donc la cause du nouvel État. L'unité amènera une politique orgueilleuse, remuante, téméraire, car l'ambition est toujours plus vaste que les frontières, Déchirez la carte de L'Italie, faites une hécatombe de toutes les traditions, et vous ne rassemblerez que des éléments hétérogènes. Le pouvoir que vous édifierez sera querelleur, vaniteux, et s'il tombe, un jour, aux. mains d'hommes ambitieux, il peut devenir un redoutable instrument de perturbation et de guerre. L'Italie unie, forcée, dès son berceau, de devenir guerrière et conquérante, serait condamnée a mourir également de ses défaites et de ses triomphes. Vous comptez sur les sympathies du monde? Mais qui tempérera les jalousies et les défiances de l'Europe? Ce colosse, improvisé non pas seulement par une révolution, mais par une usurpation territoriale, ne sera jamais qu'une combinaison menaçante. Rappelez-vous la Constituante de Francfort en 1848, et l'agitation des Allemands pendant la dernière guerre. L'Angleterre voudra se servir de L'Italie contre la France, mais plus tard elle se souviendra des flottes de Gènes et de Venise, d'une si vaste étendue de

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côtes, des ports superbes et peuplée d'excellents matelots. La France oubliera-t-elle qu'un grand royaume Malien est une idée de Pïtt, pour laisser élever ce bastion, comme les Pays Bas en 1815? L'attitude de la Russie sera-t-elle la même quand vous pourrez, de l'Adriatique, entraver sa politique en Orient? Votre réunion de différents tronçons d'Italie, votre unité de conquête, votre destruction des digues morales et matérielles élevées en 1815, peut devenir le commencement d'une commotion dont nulle intelligence humaine ne saurait prévoir lé terme. Le nouvel empire, pour se garantir, serait obligé d'entretenir une armée colossale, et il ne pourrait se constituer que par la guerre et là tyrannie. Et, avec cela, une conscription écrasante, une dette énorme, un abîme de sacrifices. L'union du mondé romain fut le triomphe du despotisme. La centralisation est la condition et le danger de l'unité politique, et l'unité ne se fait que par lé despotisme. L'Italie ne connaitra l'unité que dans l'esclavage. Elle n'aura qu'une dictature militaire, et l'égalité ne s'établira que sous l'oppression commune.

La fédération, au contraire, poursuivaient ils, repose sur le génie national; la division, qui existait avant la domination des Romains, est née de la configuration de la Péninsule. L'Italie jouit de l'unité de la religion, de la littérature, de la gloire, mais elle se compose de peuples différents par leur origine, par leurs mœurs,, leurs habitudes et même leurs préjugés. Dans toute L'Italie, il y a des dialectes qui ne se conforment pas à une langue unique, et ces dialectes sont de véritables langues élevées même au rang de langues littéraires. L'œuvre de la littérature n'a pas pénétré dans les bouches profondes de la société; il y a mille différences dues aux circonstances extérieures, au climat, à l'éducation civilisatrice. Et si l'on voit ce que des influences

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si diverses peuvent dans une nation, à plus forte raison doivent-elles. agir entre. nations et races différentes. Songez que la race milesienne des Irlandais ne s'est pas encore fondue avec la race saxonne. Chaque ville, chez nous, a ses annales. Il en a été de L'Italie comme de la Grèce: l'unité fut la servitude, l'indépendance municipale fut la grandeur. Quand L'Italie secoua le joug des barbares, ce fut par son antique municipalisme qu'elle rivalisa avec L'Italie d'autrefois et civilisa le monde. Ce morcellement, dont vous vous plaignez, a toujours contribué au développement intellectuel des Italiens; ce morcellement a fait survivre L'Italie à toutes les invasions, dont elle a été le, théâtre; ce morcellement contient en soi de grands éléments de force, que la seule fédération peut développer. Et le chef de cette fédération est celui qui personnifie la monarchie universelle, et qui assigne, à Rome une seconde éternité. Toutes les tentatives faites pour relâcher les liens qui nous unissent à Rome n'ont jamais abouti qu'a l'asservissement de L'Italie.

L'esprit italien, d'ailleurs, est par excellence, un es? prit de rivalité: c'est l'ouvrage des siècles. Ferez-vous de Rome le centre de votre puissance, pour vous heurter contre Je pouvoir temporel du Pape? Ferez: vous de Turin l'Athènes de L'Italie?Supprimerez;vous Florence, la ville des Médicis, Naples, la ville de Frédéric et d'Alphonse d'Aragon, Milan et Palerme, toutes ces capitales qui ont une histoire, des monuments, des souvenirs, des lois, des mœurs? Se laisseraient-elles longtemps absorber par Turin? Voyez Gênes, la ville des Doria et des Fregosi, qui souffre impatiemment, depuis quarante-cinq ans, de lui être annexée? Les Siciliens n'ont-ils pas été jadis unis au Piémont? En furent-ils pour cela plus heureux et plus soumis? Les Napolitains, qui ne le furent pas sous la domination française, voudront-ils

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perdre l'indépendance recouvrée avec Charles III, pour retomber dans un vasselage plus oppressif que celui que leur imposa jadis l'Espagne? Les souvenirs sont puissants, les traditions impérieuses, et, l'ivresse révolutionnaire passée, les diverses contrées de L'Italie ne verraient dans l'union qu'une vengeance de parti. Les susceptibilités municipales créeraient des oppositions obstinées, des résistances, la guerre civile. Au premier désastre, les passions de l'indépendance et les jalousies municipales éclateraient partout avec une explosion redoutable.

Le Roi de Piémont jouerait-il de nos jours le rôle du chef des Ostrogoths? Mais ce serait la conquête, ce serait la domination savoisienne! Et comment ce nouveau Théodoric ferait-il oublier les dynasties légitimes? Les Stuarts, les Bourbons, les Bonaparte ne conservèrent-ils pas toujours des partisans, nombreux et puissants? A-t-on oublié l'insurrection des Calabres et le sang versé à flots quand elles se levèrent contre les phalanges françaises? Vous obstiner dans votre dessein, c'est vouloir s'éveiller au bruit de luttes fratricides, c'est vouloir que l'anarchie, qui désole depuis un demi-siècle les États de l'Amérique méridionale, soit le partage de L'Italie, pour amener tôt ou tard une restauration. Et les déchirements, et les luttes intestines, ne finiront-ils pas par hasard avec les humiliations du dehors? La liberté elle-même, exposée aux haines des uns et aux excès des autres, ne résistera pas aux luttes acharnées des partis. Vous serez comme les barbares qui, avant de renouveler les sources de la vie et d'enfanter le monde moderne, faillirent anéantir la civilisation. Mais des desseins pareils, quand ils sont l'ouvrage des particuliers, se nomment trahison: appliqué à tout un peuple, ils s'appellent suicide. Non, il est impossible de réunir par la conquête et la révolution ce que

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d'autres conquêtes et d'autres révolutions ont vu se désunir, de réunir ce que l'action dissolvante des siècles a divisé. Les Italiens, pour une unité factice, n'iront pas se jeter dans une véritable unité révolutionnaire où ils perdraient leur originalité. L'ancienne et véritable grandeur de L'Italie ne peut luire que le jour où le foyer domestique, le trône et l'autel seront unis sous l'égide de la puissance modératrice de la Papauté, en obtenant de l'Europe cette neutralité universelle qu'elle a accordée à la Suisse et à la Belgique. La prospérité et la force de L'Italie auront bientôt grandi sous les auspices du Pontificat, qui a donné aux peuples la civilisation et la liberté. L'Italie conservera une forme de gouvernement qui a été adaptée à ses mœurs, et gardera l'équilibre à égale distance d'un attachement superstitieux au passé, et des nouveautés téméraires. La vie nationale pourra renaître sur le terrain de toutes les traditions, agrandi par les plus pacifiques et les plus heureuses innovations. Souvenez-vous que la liberté, qui s'appuie sur le droit, fleurit; la révolution ne compte que sur la force; or, la force abat ou dessèche.

C'est ainsi, Monsieur le Baron, que les esprits méditatifs et expérimentés, dont les exaltés eux-mêmes étaient forcés de reconnaître le savoir, l'amour de l'ordre et la justice, se faisaient les apôtres de la concorde et de la paix. Mais, quand les nations sont poussées vers l'abîme, ce n'est qu'au lendemain des catastrophes qu'elles se souviennent d'avoir été averties. Les mouvements révolutionnaires de 1820 et de 4848 n'avaient tendu qu'à changer la forme du gouvernement ou les hommes qui les représentaient. Mais, dans celui qui se préparait après les préliminaires de Villafranca, il y avait une portée plus grande et plus dangereuse; le changement de la dynastie. C'était presque un mouvement social,

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car il tendait à une modification radicale de la société italienne. Mais les doctrines unitaires paraissaient, à vrai dire, si peu mûres, qu'on ne les croyait pas redoutables. Le parti de l'annexion formait un monde artificiel superposé à la nation. Néanmoins les intrigues des sectes sont souvent plus à craindre que les explosions populaires, et ces intrigues, à Naples, s'appuyaient sur la diplomatie et la force d'un gouvernement qui n'avait que d'ambitieuses témérités, et qui nous suscitait des difficultés, pour nous créer bientôt après des périls.

Le royaume de Naples, par sa population, ses lois, son histoire et ses mœurs, était opposé plus que tout autre' pays de L'Italie à l'annexion Il n'avait pas oublié les deux siècles de l'esclavage qui avaient anéanti la civilisation aragonaise. Mais la trahison était entrée sous bien des toits, s'était assise à bien des foyers, avait pénétré jusque dans les rangs de l'armée. La catastrophe fut pour ainsi dire inattendue, et, le moment du% danger arrivé, on se sentit les bras liés. Ce fut le saisissement de la défaite. Toujours est-il que la mollesse et la pusillanimité des gens honnêtes firent triompher les ennemis de la monarchie, du peuple et du pays. Le parti vainqueur, à Naples, dut ses succès aux mêmes causes qui ont produit partout ailleurs le bouleversement des États. Les partis vaincus parurent ignorer que la faiblesse est un crime, et que ceux qui permettent le triomphe de l'injustice rie partagent pas les dépouilles, il est vrai, mais partagent la culpabilité et la honte des spoliateurs.

Rome, le 4 mai 1861.

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LE PLÉBISCITE.

A M. LE BARON DE BEUST.

Moniteur le Baron,

Jamais une révolution aussi considérable ne s'est faite avec autant de facilité et par des moyens aussi disproportionnés à leur objet. On ne trouvera, dans aucune histoire, une. suite d'événements aussi singuliers et aussi étonnants. On a donné, comme une épreuve. de l'assentiment des Napolitains, la marche triomphale de Garibaldi et le plébiscite; on a fait sonner cette adhésion du haut d'une tribune parlementaire. Mais tout fut l'œuvre de la trahison d'un État par un autre, et de l'apathie de cette masse qui, là comme partout ailleurs, n'a que le silence pour remords, et l'abstention pour courage.

Garibaldi fut, à son entrée dans Naples, accueilli par de frénétiques saturnales. Il était suivi du Père Gavazzi en voiture, revêtu d'une chemise rouge, le pistolet à la ceinture; à côté de lui était assise une jeune femme portant les trois couleurs... l'immoralité rehaussée par lé ridicule et la honte. La chemise rouge de l'un et les couleurs de Vautre devançaient la mode des carmagnoles et des tuniques romaines. Le cortège s'avança au milieu des acclamations délirantes d'une multitude de forcenés, de prêtres apostats, -de forçats en rupture de ban, qui cherchaient, le poignard à la main, à faire partager leur délire hypocrite.

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Aux cris violents de ces énergumènes agitant des armes ou des drapeaux, se mêlaient ceux d'un ramassis de viles prostituées qui agitaient des mouchoirs. Des hommes, qui avaient acheté la faveur du gouvernement par des services ignominieux, se montraient impatients de racheter, en trahisant leur devoir, le crime d'avoir trahi leur patrie. Mais il en est ainsi partout: ceux qui font pompe de leur apostasie ont ce courage qui brave l'infamie. Le Dictateur, qui s'attendait à être salué par cette joie expansive et follement bruyante dont les Napolitains sont accusés d'être si volontiers prodigues, souffrit cruellement de ne voir dans son cortège que la plus basse populace. Il dut apprécier, du premier coup d'œil, la portée de cet enthousiasme aviné. Il dut voir clairement qu'il n'y avait pas là un de ces courants d'opinion qui entraînent et dominent les résistances individuelles. Cette joie fébrile n'était pas une joie populaire.

Partout, Monsieur, où s'étala le spectacle étrange d'un aventurier venant renverser, au moyen de la révolution cosmopolite, la monarchie de Charles III, le peuple était comme ébahi et se croyait sous l'illusion d'un songe. Le vulgaire ne comprend que les dénouements, et, à ses yeux, la justice d'une cause est souvent dans le succès. Cependant, la multitude, à Naples, n'eut, le 7 septembre, qu'une curiosité mobile et vaine, sans énergie comme sans résultat. Ce fut une muette et prompte obéissance, de l'abandon plus que de la soumission. Le silence de la société civile était, il est vrai, une faiblesse morale; mais il n'est que trop prouvé que les peuples, aiment les solutions qui les courbent sous un joug, mais assurent leur repos; c'est une quiétude païenne dont on a eu partout des exemples.

Les classes aisées, plus abattues que les autres» s'empressèrent d'illuminer leurs maisons et de mettre des drapeaux à leurs fenêtres.

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Cependant, la conquête commencée et les réceptions officielles cessées, on n'avait pas tardé à pressentir le retour de l'opinion publique. De tels retours ne se font pas sans de grands efforts et de longues incertitudes: à Naples, il s'opéra un soudain revirement dans les esprits. En temps de révolution, les idées mûrissent avec une étrange rapidité. On avait cherché la liberté, et on avait subi la dictature et la conquête; on avait demandé l'indépendance, et on n'avait obtenu que la servitude et la misère. En deux mois la sécurité avait été perdue, la fortune publique dilapidée, et on ne recueillait que les sanglantes saturnales de Naples et les dévastations de la guerre. Deux mois d'anarchie et de lutte avaient assouvi et blasé toutes les passions: on regrettait le règne de la paix et des lois. Ceux-là même, qui avaient contemplé avec une joie insolente la chute de la monarcAie, subissaient maintenant les dures leçons de l'adversité, pour avoir préféré les intérêtsN d'une troupe de factieux à l'honneur et à l'indépendance de la nation. On avait aspiré à la liberté, et on était brusquement tombé sous le plus lourd des despo-tismes, sous le despotisme militaire: plus d'illusions, plus d'espoir, plus de confiance, plus de foi en ses doctrines et en soi-même!

Ceux dont la conscience se révoltait au spectacle de tous les droits et des intérêts les plus légitimes foulés aux pieds, durent se borner, en présence du triomphe de la force, à refuser leur solidarité à la ruine de la patrie.

En ce moment de découragement général, la révolution, exaltée par la peur, tenta l'épreuve du suffrage populaire. La presse (comme cela avait eu lieu à Florence) déclara traître à la patrie et digne de la vengeance publique quiconque oserait voter contre l'annexion.

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En même temps, des sicaires, la lie du peuple et des bagnes, parcouraient les rues, armés jusqu'aux dents et proférant des menaces; une nuée d'agents secrets, soudoyés par les ministres qui puisaient sans contrôle dans le trésor, se répandaient dans les provinces, et les coupe-gorge de la police battaient la campagne aux environs de Naples. Leur moyen de séduction était presque toujours l'intimidation, de préférence à l'argent qu'ils aimaient mieux empocher. C'est sous la protection des troupes sardes, des gardes nationales et de toutes les forces réunies de là révolution, que le comité, plus encore que le gouvernement, fit voter l'annexion. Les camorristes se tenaient près des deux urnes destinées, l'une au vote affirmât if, l'autre au vote négatif, et placées à une certaine distance l'une de l'autre. Il y avait danger évident à s'approcher de l'urne négative sous les yeux de tant et de tels témoins.

Le 21 octobre 1860, Monsieur, cette annexion contre nature fut enfin votée, par les uns comme une sauvegarde, par les autres comme un acheminement vers l'unité révolutionnaire de L'Italie. L'immense majorité des volants se composait de coryphées de la conspiration, de satellites des comités, d'individus soudoyés par l'or piémontais, de volontaires de Gàribaldi de sicaires cherchant l'impunité dans la vente du pays, de va-nu-pieds devenus citoyens malgré eux, de paysans, troupeau parqué par les camorristes et votant sans comprendre. On se fit même un jeu et un amusement de ces ignobles comices. Les volontaires cosmopolites de Garibaldi jetaient des votes à pleines mains dans l'urne, comme on jette des fleurs sur une tombe. Us accomplissaient ainsi le sacrifice de l'autonomie d'un pays aussi indignement vendu que honteusement acheté.

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La vente de la monarchie de Roger et d'un peuple civilisé s'opérait comme celle d'une troupe d'esclaves dans un bazar d'Afrique.

Quinze jours après, eut lieu la consécration de cet acte sacrilège. On proclama 1,313,376 vote affirmatifs, ce qui était un mensonge.; 10,312 votes négatifs, ce qui n'était pas moins faux: il n'y eut pas un vote négatif, personne n'étant libre de le donner. Les quelques individus qui eurent le courage de leur conviction reçurent presque tous un coup» de stylet. On enregistra ces voix négatives comme garantie de la liberté et de la légalité du vote. Le dépouillement du scrutin fut dévolu à la suprême Cour de justice qui s'était naguère empressée de jurer fidélité à l'envahisseur, et dont le président n'avait pas eu honte, en prêtant serment, de décrier et de renier son Roi légitime pour prodiguer l'encens à Garibaldi, dans le même prétoire où, peu auparavant, il avait juré fidélité au Roi qui l'avait placé à la tête de la magistrature napolitaine. Ce collège, la veille même de l'entrée de Victor-Emmanuel, était censé avoir contrôlé les votes des commices populaires. Le président, en annonçant le résultat, pari» avec chaleur des vœux de la nation italienne et du peuple napolitain!

L'exemple de la capitale fut suivi par les grandes villes. Dans la plupart des provinces, on réunit très peu ou point de votants. La terre de Labour, la plus vaste de toutes et encore occupée par les troupes royales, ne vota pas. La majorité de la nation n'assista pas à ces comices liberticides. Les hommes qui, aux époques de ruine publique, représentent le droit et la justice, sont rarement des. hommes énergiques et utiles; ils courbent aisément la tête sous le fardeau de la destinée. Aussi a-t-on dit que ce n'est pas seulement par l'audace de ses ennemis., mais plus encore par l'apathie de ses partisans, que la monarchie a succombé.

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Tenons compte, cependant, de la terreur qui dominait la place publique.

Le plébiscite du 21 octobre ne fut donc qu'une hideuse comédie, l'œuvre de l'ambition sanctionnée par l'anarchie. Qu'on ne dise pas que le peuple napolitain oublia tout d'un coup son passé, les grandeurs et les glorieuses traditions de son pays natal. Il doit tous ses malheurs à l'ambition parasite d'hommes qui n'avaient rien à eux, pas même leur conscience. Le peuple ne fut pas un peuple suicidé mais suspendu à la corde; tout en lui annonçant qu'il était souverain, on lui imposa sommairement un gouvernement nouveau et une dynastie nouvelle.,

D'ailleurs, Monsieur, le mensonge du plébiscite fut dévoilé par l'abstention de la plupart des membres de la classe aisée. La noblesse, qui avait émigré presque entièrement, protestait par son absence; un grand nombre de fonctionnaires publics avaient aussi préféré l'exil et la mendicité à la félonie; des milliers de propriétaires avaient abandonne" leurs foyers pour fuir le joug des envahisseurs. Des provinces entières qui n'avaient point voté, déposaient contre le plébiscite. Et encore, un Roi, un gouvernement, une armée vaillante et dévouée, qui représentaient l'État devant le pays et l'Europe, protestaient sur le Vulturne. L'Europe elle-même n'était pas dupe, car le chef du Foreing-Office écrivait à son ministre à Naples, quelques mois après, que les votes du suffrage universel dans les Deux-Siciles semblaient de peu de valeur au gouvernement de S. M. Britannique!

Mais bientôt éclata la fausseté du plébiscite. Deux mois après seulement, le cabinet de Turin, se servant de toute son influence, de son adresse et de l'argent tiré du trésor napolitain, prescrivit l'élection des députés: tout le pays se tint à l'écart, se contentant de maudire; le nombre des électeurs ne monta qu'à 25,000.

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Plus tard, quand il s'agit de nommer quelque autre député au Parlement, les électeurs se sont trouvés au nombre de quelques centaines. Ainsi, dans le quartier du Mercato, à Naples, qui compte 80,000 habitants, M. Paolo Cortese a été élu par 43 voix qui lui ont assuré la majorité, son compétiteur n'en ayant obtenu que 41. Dans un collège on n'en réunit que soixante. Lors de l'élection des corps municipaux, les salles restèrent vides: à Naples, il n'y eut guère que 800 électeurs sur 500,000 habitants. Aujourd'hui même, rien n'annonce qu'on s'apprête à sortir de l'apathie et de l'indifférence où l'on reste plongé depuis trois ans révolus. Il y là un symptôme de tout l'esprit public. Mais combien ne protestent-ils contre le plébiscite tous ces magistrats, tous ces employés qu'on a destitués ou mis en disponibilité; tous ces détenus politiques dont les prisons sont encombrées? Veut-on se convaincre que les Napolitains souffrent impatiemment le joug qui pèse sur eux?... Qu'on ose recourir à un second plébiscite 1 N'a-t-on pas appelé les peuples des Provinces Danubiennes à se prononcer, une seconde fois, sur leurs propres intérêts? Pourquoi donc a-t-on l'inconséquence de ne pas permettre l'expression libre de la volonté populaire à Naples? Qu'on ose réunir un Parlement napolitain pour sanctionner le plébiscite du 21 octobre; qu'on ose même réunir à part les députés des Deux-Siciles... On ne se hasarderait pas même à réunir le Parlement Italien à Naples!

Le peuple anglais, qui a cru voir, dans la catastrophe des Bourbons de Naples, une répétition de sa révolution de 1688, aurait dû se rappeler que pas une épée ne fut tirée pour défendre Jacques II. Chez nous, au contraire, une armée de cinquante mille hommes, au milieu de tant d'exemples de trahison, au milieu des séductions et des misères, resta intrépide et dévouée.

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Cette armée ne pouvait que succomber avec sa patrie sans pouvoir la sauver, puisqu'elle avait à combattre, dans un pays ouvert, une armée de front et une autre qui menaçait ses derrières. Elle dut d'abord abandonner le Vulturne, après avoir fait éprouver de grandes pertes à l'ennemi à Cascano et sur le Garigliano. Attaquée par mer contre toute attente (elle avait l'assurance que l'escadre française ne l'aurait pas permis), il lui fallut abandonner aussi Garigliano et, un peu plus tard, Mola et sa terre natale. Cette armée était alors réduite à un lambeau de territoire où elle ne pouvait trouver ni aliments, ni moyens de combattre. Une partie chercha un asile dans les États de l'Église. Ces débris décimés par Jes fièvres, sans médecins, sans hôpitaux, manquaient de médicaments. Le dénûment avait été tel qu'on fut ravi d'aise, en recevant de Terracine cinq onces de quinquina! Les soldats, vêtus de simple toile à l'entrée de l'hiver, forcés de coucher sur la dure et sur les rives du Garigliano, avaient manqué de vivres pendant deux, jours; bon nombre succombaient d'inanition; les chevaux tombaient sous les cavaliers... Et pourtant <$s restes d'une belle armée rejetaient avec dédain toutes les offres de capitulation, aimant mieux remettre leurs armes à une puissance neutre qu'à un ennemi qui les avait vaincus, non par la force, mais par la corruption et la trahison. Ils ne voulurent à aucune condition avouer leur défaite, renoncer à la cause de leur Roi, ou consentir à la destruction de leur pays. Lo monde sait quelle résistance le Roi aidé d'une poignée de braves, opposa dans Gaëte pendant quatre mois, au feu, à la famine et au typhus.

Rome, le 17 mai 1865.

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LES OPINIONS,

A MONSIEUR LE BARON DE WENDLAND, MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE S. M. LE ROI DE BAVURE A PARIS.

Monsieur le Baron,

A la nouvelle que la résistance populaire venait d'éclater dans les Deux-Siciles, une profonde stupeur s'empara de tous ceux qui avaient compté sur une solution pacifique: le voile se déchirait brusquement et laissait entrevoir en perspective la guerre civile. Cette nouvelle ranima les espérances de ceux qui ne croyaient rien possible sans l'assistance de l'Europe, en même temps qu'elle portait au comble les alarmes et l'exaspération de tant d'autres qui s'attendaient à voir tomber avec Gaëte le dernier obstacle au libre développement de l'unité italienne; mais les hommes convaincus que la tranquillité apparente du royaume était plutôt de la lassitude qu'un ordre véritable, ne témoignèrent aucun étonnement. Si aux convulsions anarchiques et à l'invasion étrangère avaient succédé l'inertie et la stagnation, cette torpeur passagère pouvait bien donner quelques moments de trêve, mais elle n'était pas une solution.

On ne comprendra jamais la situation des provinces méridionales de L'Italie, sans se rendre compte de l'histoire et de la situation sociale des différentes classes de ces contrées. Dans le royaume de Naples, & peu près comme partout ailleurs, il n'y a guère que la noblesse et la classe moyenne, deux classes relativement éclairées, qui soient assez pourvues de sens politique pour s'intéresser aux affaires publiques.

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La noblesse a depuis longtemps, perdu le caractère d'un grand corps politique, et, depuis le commencement du siècle, elle n'a plut de privilèges, mais simplement des honneurs. La classe moyenne, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom, la surpasse de beaucoup en lumières, en autorité et en fortune; c'est surtout dans cette classe qu'on rencontre le talent et le mérite personnel. Ces deux classes, rapprochées par leur position, pensaient que, par le temps qui court, un souverain ne pouvait régner que de concert avec la nation; elles désiraient donc un gouvernement représentatif franchement établi et loyalement pratiqué. Toutes deux avaient le sentiment du vrai et du possible, et si, dans la première, il existait encore des partisans obstinés de l'immobilité, on en rencontrait bien peu dans la seconde, qui voulussent le bouleversement de l'État.

Quand, au commencement du, seizième siècle, le royaume perdit son indépendance, une partie de la noblesse était ouvertement hostile à la dynastie aragonaise; mais les barons, retranchés dans leurs manoirs, s'accommodaient le mieux du monde d'un souverain résidant à Madrid. Ils ne voyaient dans le vice-roi qu'un égal, et ne redoutaient pas son pouvoir. Les Espagnols s'efforcèrent, pendant deux siècles, de dompter l'humeur belliqueuse de cette noblesse napolitaine toujours à cheval, comme la noblesse polonaise, et combattant tantôt pour les Normands contre la maison de Souabe, tantôt pour les Souabes contre Charles d'Anjou, tantôt pour les Aragonais, tantôt pour les Angevins. Mais à la restauration de la monarchie, la noblesse entière se rangea avec enthousiasme autour de Charles III de Bourbon, et combattit vaillamment à Velletri.

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Elle avait, il est vrai, perdu en grande partie l'influence que donnent la richesse et la puissance, mais il lui restait encore l'orgueil de sa naissance et le sentiment de sa nationalité. Ou la vit se consacrer à la défense du royaume qui venait d'être reconquis. Aujourd'hui, cette môme noblesse est froissée, indignée du servage de sa patrie. Elle a vu, non sans une douleur poignante, disparaître, avec François U et sa Cour, ses plus chères espérances: elle a vu avec indignation trôner dans le palais de ses rois le dictateur Garibaldi et les proconsuls piémontais, et elle a émigré en masse emportant à l'étranger son patriotisme indigné. La classe moyenne n'existait pas à la chute des Aragonais, et n'a guère commencé à s'élever qu'au seizième siècle: pendant les soixante années qui viennent de s'écouler, elle s'est forcée de mettre ses sentiments et ses prétentions à la hauteur de sa nouvelle fortune. C'est cette classe qui a obtenu l'abolition de la féodalité, la réforme de l'état social, la suppression des abus introduits par tant de régimes différents. Elle avait le sentiment national, et marchait à la conquête d'une liberté légale, mais elle éprouvait fort peu de sympathie pour la vieille utopie révolutionnaire de l'unité italienne. La bourgeoise savait d'ailleurs par expérience que les révolutions vendent cher les avantages qu'elles promettent. Elle n'avait jamais vu de réformes efficaces s'opérer sans révolution, mais toujours des révolutions sans réformes. Aussi les succès de Garibaldi et le renouvellement de la trahison de Vergara en Calabre, l'avaient-ils épouvantée.

Cette classe, Monsieur, sait maintenant que l'asservissement de la patrie est plus humiliant qu'il ne le fut jadis au seizième siècle.

Sous la domination des Espagnols, il y avait toujours un royaume de Naples.

Le vice-roi avait une Cour, il était entouré d'un conseil d'État, et possédait un noyau d'armée,

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des régiments napolitains, une gendarmerie nationale. Il avait pleins pouvoirs, publiait dès lois, et jouissait du droit de grâce. Le vice-roi ne se bornait pas à donner des fêtes, il avait l'orgueil de laisser quelque trace de son gouvernement dans tes institutions-du pays et dans les œuvres publiques. Ainsi les routes, les hôpitaux, les établissements de bienfaisance et bon nombre de monuments datent de cette époque. Il y eut des vice-rois, le duc d'Ossuna et le comte de Lemos, par exemple, auxquels il ne manqua que le titre pour être des princes indépendants. Naples avait alors un parlement, institution féodale, il est vrai, mais où siégeaient aussi les députés de la ville, qui représentaient le peuple. C'était ce parlement qui établissait les impôts. Les sediles, ou congrégations de patriciens, jouissaient aussi d'une grande influence dans les affaires publiques. Et néanmoins la condition de province avait tellement appauvri le royaume, que les historiens nous assurent que les habitants aimaient mieux aller s'établir sur les terres des Turcs. Pour ne citer qu'un exemple, le mécontentement du peuple, en 1647, provoqua la révolution de Masaniello.

Or, la classe moyenne a vu le Piémont porter atteinte à l'indépendance du pays, et ne pas même respecter les simulacres du temps de la domination espanole. Les ministères et la représentation à l'étranger ont disparu, l'armée a été dissoute, la flotte emmenée, les arsenaux ont été dépouillés, les chantiers et les fabriques d'armes anéantis, l'Hôtel de la Monnaie, la Direction des postes et celle de la télégraphie, supprimés. En quelques mois, elle a vu des institutions littéraires telles que l'Académie des sciences et l'Institut des beaux-arts, abolies, l'Université de Frédéric II appauvrie, plusieurs établissements d'éducation publique fermés, les musées mystérieusement dépouillés.

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Ces spoliations, ce vandalisme, je dirai plus, ces profanations, devaient naturellement exciter l'indignation de quiconque aime les arts, les lettres et les sciences. Toute la classe moyenne (le barreau surtout, qui est très influent à Naples) voit avec douleur les belles lois du royaume remplacées par d'autres lois contraires à la morale, à la justice et à l'humanité; avec épouvante, les innombrables visites domiciliaires, les arrestations arbitraires, les dénonciations autorisées, les violences ordonnées par le gouvernement, les jugements iniques, les condamnations impitoyables, l'illégalité devenue la sanction des lois. L'éloignement de la Cour et du corps diplomatique, l'émigration de la noblesse, la destruction des ministères et la dissolution de l'armée ont naturellement accru la misère et le mécontentement du peuple. Bientôt, on a eu à déplorer la destitution ou le changement d'une foule de fonctionnaires indigènes, la mise en disponibilité imposée comme une grâce, et l'arrivée d'une nuée d'employés ignorants et affamés s'abattant de Turin sur Naples comme, sur un pays conquis. En trois ans, les impôts ont été décuplés par un gouvernement qui gaspillait deux milliards pour enrichir ses coryphées et ses sycophantes.

Mais la classe moyenne, Monsieur, devait passer en peu de temps par les diverses phases de l'étonnement, de l'espoir et de la désillusion. Elle vit le royaume réduit & l'état de province d'un Eut Étranger, et, peu après, la suppression de la lieutenance, suivie du transfert des archives ministérielles à Turin. Le Piémont adopta in système d'assimilation violente se révélant dans les moindres détails de l'administration, au milieu de criminels désordres, de la corruption la plus honteuse et la plus révoltante.

Le manque de sûreté personnelle vint ajouter aux sombres préoccupations des esprits.

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La propriété fut non moins menacée que la justice; les autorités encourageaient le mal par le scandale de leur apathie. Les matamores des carrefours circonvinrent le gouvernement, comme jadis les gladiateurs entouraient dans le Forum les tribuns séditieux, aux temps les plus tristes de Rome. Grâce à ces bravi du seizième siècle, le crime se promena triomphant dans les rues, le vol et le meurtre devinrent un jeu de tous les jours.

Au moment où j'écris, la classe moyenne est indignée des exigences de la conquête et de ses déprédations. On contemple avec horreur ces maisons saccagées, ces champs dévastés, ces pays brûlés; on se raconte la mort de paisibles citoyens fusillés sur le caprice d'un officier ou d'un caporal. On se demande où est l'exécution des promesses au nom desquelles s'est opérée l'annexion, et comment il se fait que la croisade du Piémont contre l'absolutisme n'ait abouti qu'à l'oppression. Les annexionnistes les plus exaltés en sont maintenant aux regrets et aux malédictions contre le Piémont.

Sous cette surface tourmentée, Monsieur, on trouve le peuple, masse calme, laborieuse, étrangère aux idées politiques, légère et spirituelle, qui dénigrait par oisiveté et se bornait à se venger de son gouvernement par la médisance. Ce peuple a vu miroiter à ses yeux les idées politiques des autres classes, sans jamais s'en éprendre: depuis 1754, il est attaché de cœur a ses rois et à la dynastie de Bourbon. Son soulèvement en 1799 fut un vrai mouvement démocratique comme celui de 1647; la résistance courageuse qu'il opposa aux légions françaises dans la ville de Naples fit dire au général Championnet, dans son rapport au Directoire, qu'il avait eu à combattre des héros.

En 1806, le peuple se souleva dans la Calabre, que le maréchal Masséna appela la Vendée napolitaine; il y eut presque quarante mille insurgés auxquels

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les Anglais fournissaient de l'argent, des armes et des munitions.

La guerre de l'insurrection se prolongea pendant trois ans contre les premiers soldats du monde, et ce fut le royaume de Naples qui donna au Tyrol et à l'Espagne l'exemple de la résistance.

Or, cette masse éprouve plus vivement que les autres classes, s'il est possible, le dégoût du joug piémontais. Elle a vu avec douleur le Roi, le fils de la Sainte, bombardé dans Gaëte, puis exilé du royaume. L'éloignément des anciens fonctionnaires et l'insolence des nouveaux, l'accroissement rapide des méfaits de toute espèce, la paralysie dont son atteintes les industries et la brusque interruption du commerce n'ont fait qu'accroître son mécontentent. Bientôt il ressentit une gène et une misère qu'il n'avait jamais connues, et se vit frappé non seulement dans ses affections, mais dans ses intérêts. Par leurs idées, leurs mœurs et leur langage, les Piémontais s'étaient du premier instant trouvés en contraste profond avec les idées, les mœurs et le langage des Napolitains. Ces deux peuples, réunis sur le même sol, avaient des caractères nationaux aussi opposés l'un à l'autre que peuvent l'être les caractères nationaux de deux autres peuples européens. Il ne pouvait donc y avoir que fort peu de sympathie entre les deux races: de plus, le peuple napolitain ne tarda pas à découvrir une différence dans la religion; les paysans surtout, qui n'avaient connu jusqu'alors d'autre cause que celle du Roi et de la patrie, songèrent à défendre celle de la religion.

L'organisation de la garde nationale porta au comble le mécontentement, surtout dans les campagnes. Il faut savoir qu'après la dissolution des milices qui avaient contribué à la révolution du 1820, il s'était formé dans les provinces des gardes urbaines.

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Les paysans s'y enrôlaient volontiers, parce que ce service leur donnait le privilège de porter le fusil; or, il n'y a pas de pays où l'on soit plus fier de traîner un sabre et d'avoir un plumet au chapeau. La garde nationale se recruta surtout dans la bourgeoisie qui fit, dans le principe, peser sur le peuple sa vanité et son insolence. Le peuple frémissait; mais attendait: il y. avait encore une armée, et le Roi était à Gaëte. Mais ce qui le blessait pair-dessus tout, c'était le spectacle d'une immoralité «t d'une irréligion sans frein; le spectacle d'évêques en fuite, de dignes prêtres arradhés de l'autel, maltraités, et souvent mis à mort, tandis que des prêtres et des «moines révolutionnaires parcouraient les rues, armés en prêchant une doctrine hérétique. Des changements si brusques et si radicaux avaient commencé par l'étonner et fini par l'exaspérer.

La conscription militaire avait passé, depuis près d'un demi-siècle, dans les mœurs du peuple napolitain. Les Français brûlèrent, il est vrai, des hameaux et des villages où le peuple s'y opposait par les armes, et, sous la Restauration, on traînait encore les conscrits comme des galériens: mais, depuis environ trente ans, ils se présentaient d'eux-mêmes aux corps, la cocarde au chapeau, et traversaient le pays au cri de Vive le Roi. On s'honorait d'avoir été soldat. Depuis 1860, il n'en est plus de même. Les soldats de l'armée dissoute, rentrés dans leurs foyers, y portèrent la haine contre (es Piémontais et le désir ardent de la vengeance. On avait eu la maladresse de faire insulter les prisonniers napolitains par les camorristes et par les gardes nationaux; on les avait hués dans les rues, on avait déchiré leurs uniformes, on leur avait craché au visage. La garnison de Capoue, en entrant à Naples après la capitulation, avait été sifflée; la révolution avait applaudi le général Ferdinand Locascio qui se vantait hautement d'avoir cédé la place de Syracuse sans avoir brûlé une amorce, et sans même avoir été menacé d'attaque.

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Les capitules de Gaëte avaient été chassés de leurs foyers par les autorités, insultés par les officiers de la garde nationale, jetés en prison. Quand ils en sortaient, ils ne trouvaient pas de métier pour vivre, aucun propriétaire n'osant les prendre à son service, de peur de devenir suspect aux autorités piémontistes. Ceux qui se traînaient jusqu'à leurs montagnes, estropiés, mal guéris de leurs blessures, portant sur leur visage hâlé les traces de leurs souffrances, ne trouvaient ni un lit à l'hôpital, ni même use aumône. Quelques soldats avaient été conduits à Gènes, à Turin et à Alexandrie: en rentrant dans leurs familles, ils racontaient la vie misérable qu'ils avaient menée en Piémont, insultés, mal nourris et en butte à la brutalité des officiers piémontais. Il y avait encore en 1861 un nombre considérable de soldats napolitains qui se traînaient, sans pain, couverts de haillons, spectacle d'une stérile pitié dans les mêmes lieux où ils s'étaient jadis montrés si brillants et si fiers de leur uniforme.

Sur ces entrefaites, Monsieur, on décréta à Turin une levée de 36,000 hommes dans les provinces méridionales, et on rappela sous les drapeaux ceux qui n'avaient pas rempli le temps de leur service. La levée ordinaire dans le royaume de Naples n'avait jamais été que de 15,000 hommes par an. Or, les habitants, qui avaient donné 54,000 hommes en quinze mois à François II, se révoltèrent contre l'idée de donner 36,000 hommes au Piémont pour les voir emmener à Cuneo, à Aqui ou à Fénestrelle. L'engagement du conscrit napolitain était de cinq ans, après lesquels le soldat était placé dans la réserve. L'armée était bien payée, bien nourrie. Sous les Piémontais, l'engagement est de onze ans, le service accablant, la nourriture presque repoussante, le code militaire d'une sévérité draconienne.

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C'en était assez pour faire prendre le service en horreur. Sous l'ancien gouvernement, d'ailleurs, le prix de l'exemption était de 960 fr.; il est actuellement de 5,100. Étaient exempts de la conscription les licenciés, les médaillés de l'Institut des beaux-arts, les fils uniques, les émancipés, les soutiens de famille; la loi piémontaise ne fait aucune exception. Autrefois, dans les localités maritimes, on ne demandait que des matelots pour la flotte; on y est maintenant assujetti à la double conscription. Dans quelques provinces, on poussa la brutalité jusqu'à faire partir ceux qui avaient déjà fourni un remplaçant. Qu'arrive-t-il? La levée annoncée, on se cache, on fuit, et les réfractaires se comptent bientôt par milliers. En Sicile, où{la conscription n'a jamais été connue, la résistance a été plus générale. Un grand nombre de conscrits se sont réfugiés à Malte, les autres se sont enfuis dans la campagne. Le nombre des réfractaires de la seule ville de Palerme est déjà de 4,000. Aussi la répression est-elle devenue inexorable. En 4862, on avait cerné au moyen de forts détachements de ligne les communes d'Adernô, de Biancavilla, de Paterne, pour y chercher les réfractaires, mais en 4865 on a surpris Girgenti, Trapani, Bagheria, Palerme même; personne ne pouvait sortir, et cet état de siège se prolongea plusieurs jours. On connaît la proclamation du général Govone qui menaçait d'arrestation le père de famille, le négociant chez lequel on arrêterait un réfractaire ou un déserteur. Mais l'exécution outrepassa, et même de beaucoup, les intentions de ce général philosophe. On s'empara de tous les adultes ayant l'âge du conscrit, on traîna en prison vieillards, femmes, enfants, quiconque était parent d'un réfractaire.

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À Palerme, on saisit dans leur couvent deux pensionnaires, parentes d'un conscrit. La presse des matelots, en Angleterre, a-t-elle rien de plus odieux?

Les vieux soldats frémissaient de devoir servir sous un drapeau abhorré. Les conscrits suivaient cet exemple, et comme la réaction avait déjà éclaté partout, le décret sur la conscription ne fit qu'accroître le nombre des insurgés. Ceux qu'on obligea à partir désertèrent, a peine arrivés sous les drapeaux. Environ 4,000 réussirent à passer des garnisons de la Lombardie en Vénitie. Ailleurs, ils se concertaient pour déserter par bandes de 20 et de 50. En 1862, il y eut 1,730 cas de désertion. Actuellement, les prisons militaires sont encombrées de déserteurs. Ce délit est devenu si commun dans l'armée italienne que le ministre de la guerre a dû s'adresser à la garde nationale et la charger de surveiller l'armée régulière.

On est impitoyable contre ce délit, comme on l'est contre l'insurrection. Un déserteur venait d'être arrêté à Rocca Morfina: sa mère se jeta aux pieds de l'officier qui commandait le détachement. Ce misérable la fit incarcérer et ordonna de fusiller le coupable sous les fenêtres de la prison.

Telle est, Monsieur, la condition des différentes classes de la société napolitaine. Elles n'aspirent qu'à briser à tout prix le lien de fer qui les retient attachées au royaume d'Italie. Et ne croyez pas qu'elles fassent un mystère de leurs sentiments. Dans les familles, dans les cafés, dans les théâtres, vous n'entendrez que des sarcasmes et des épigrammes contre la lourdeur et l'ignorance des Piémontais. On maudit tout haut Turin, le parlement italien, la coterie (consorteria) piémontiste, la presse salariée. Les femmes se montrent les plus implacables. Partout vous trouvez la conviction que cette union monstrueuse ne peut pas durer.

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Dans les campagnes, vous serez frappé du sentiment de haine qu'éprouvent les paysans à la pensée de leur misère et de leur oppression. En entrant dans les auberges et les cabarets, vous entendrez raconter les exploits des réactionnaires, célébrer leur courage et leur fermeté, publier les défaites des Piémontais et surtout celles de la farde nationale. On se concerte pour aller rejoindre les bandes, on récompense les Vedettes, on prépare de terribles vengeances contre les partisans de l'unité et les ennemis du Roi. Le Roi, aux yeux du peuple, c'est François il. Victor-Emmanuel, que les unitaires appellent le Roi gclantuomo, est désigné par le peuple sous le nom de Roi des galantuomini.

Et n'allez pas croire que ce soit une injure ou un jeu de mots. Galantuomo, dans la langue du peuple, veut dire propriétaire, homme de classe civile. Le titre de Roi des galantuomini est donc l'antithèse de Roi du peuple. Ainsi, le clergé, les savants, les nobles et les gens du peuple regrettent unanimement les beaux jours de l'indépendance du pays. Le sentiment de l'autonomie est si fort et si vif qu'on regarde aujourd'hui comme traître à la patrie quiconque ne hait pas les usurpateurs et la faction dominante. L'unité ne se soutient que par la terreur qu'inspirent les proconsuls de Turin, II faudrait que ce peuple fût d'une insouciance inouïe pour oublier les incendies, le sac de ses villes et les fusillades. Croyez-moi, aucune des deux races n'amnistiera jamais l'autre du fond du cœur: ce sont deux populations divisées moralement et politiquement qui habitent le même sol. Les vainqueurs affectent une morgue irritante, les vaincus ont soif de vengeance. Les premiers parlent des Napolitains avec le dernier mépris; les seconds parlent des Piémontais avec une implacable aversion.

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Les envahisseurs se comportent comme les Normands de Guillaume le Conquérant en Angleterre, comme les compagnons de Cortez au Mexique; mais les Napolitains ont prouvé qu'ils ne sont pas des Indiens, et bien des siècles se passeront encore avait qu'ils deviennent les Irlandais de L'Italie. La caste gouvernante est soutenue par une armée nombreuse, sur laquelle on compte exclusivement pour la protection des intérêts italiens. La population du royaume compte sur le sentiment national, le nombre et une opiniâtre fermeté, pour regagner ce qu'elle a perdu. Le sang piémontais et le sang napolitain ne se mêleront jamais bien que sur le champ de bataille. C'est un duel à mort.

Albano, le 10 septembre 1865.

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L'INSURRECTION.

A MONSIEUR LE MARQUIS DE LA ROCHEJACQUELEIN, SÉNATEUR, A PARIS.

Monsieur le Marquis,

Il est difficile d'imaginer plus d'anarchie, plus de violences, plus de cruautés qu'il n'en existe dans le royaume de Naples. Il n'y a plus d'état social possible lorsque la nationalité, l'indépendance et les institutions civiles deviennent des mots vides de sens.

Que les disciples absolus de Filmer réprouvent toute insurrection, on le conçoit aisément. Mais il est étrange que les Napolitains soient condamnés par ceux qui soutiennent que l'extrême oppression peut justifier la résistance. Un saint défendait aux Chrétiens de Rome de résister au gouvernement de Néron: mais les Napolitains sont-ils les sujets du Piémont? Si un homme assailli par des assassins n'est pas tenu de se laisser torturer sans faire usage de ses armes, pourquoi tout un peuple devrait-il se laisser égorger au nom du plébiscite et de la révolution qui l'a vendu?

L'unanimité des Napolitains dans leur haine contre la domination piémontaise vous expliquera, Monsieur, les succès de la réaction. Les horreurs de la guerre civile ne sont que le résultat de la violation des droits religieux, politiques et moraux d'un peuple. Après la catastrophe du 6 septembre, les hommes de cœur se sont trouvés n'avoir aucune cohésion entre eux: ils hésitaient à se reconnaître et à se communiquer leur pensée, ou comptaient peut-être sur le triomphe de l'armée napolitaine.

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Néanmoins, peu après l'entrée de Garibaldi à Naples, une insurrection redoutable éclata à Ariano et à S. Antimo, localité très voisine de la capitale. Le général Turr, qui se trouvait dans les environs d'Ariano, y accourut avec sa colonne et étouffa le mouvement par de nombreuses exécutions. La ville de Bovino fut noyée dans le sang. Une colonne sortie de Naples réprima de la même manière le soulèvement de S. Àntimo. De petites villes, telles que Padula, Montemiletto, Frasso, Gallo, Cantalupo, Torre delle Nocelle, furent soumises au même régime. En s'emparant de ces localités, on passa par les armes tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris part à l'insurrection, et cet exemple contint quelque temps les populations d'alentour. Ces exécutions au nom de la justice révolutionnaire ne provoquèrent pas un cri, pas une protestation, tandis qu'on avait répandu les plus absurdes rumeurs à propos de l'occupation de quelques villages siciliens par les troupes du Roi. A la nouvelle des succès de l'armée royale sur le Vulturne et, plus tard, de la résistance de Gaëte, les petites villes de Catelluccio, Carbone, Latronico, Castel Saraceno relevèrent le drapeau du Roi en Basilicate. Déjà, plusieurs bandes s'étaient formées dans les Abruzzes. L'insurrection avait été formidable à Sora, à S. Germano, à Roccaguglielmo, dans la terre de Labour; on avait chassé les autorités révolutionnaires, désarmé la garde nationale, repoussé les hordes garibaldiennes. A Cajazzo, à Piedimonte, à Roccaromana, le peuple s'était insurgé à l'arrivée des bataillons napolitains. L'animosité nationale se montrait plus ardente qu'ailleurs dans le comté de Molise, où la guerre civile prit un caractère d'effrayante férocité. La ville d'Isernia avait été prise et reprise deux fois. Dans les Àbruzes, pendant la résistance de Gaëte, les Piémontais furent plusieurs fois battus, ou obligés d'accorder des capitulations aux insurgés, comme il arriva à Banco.

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Les derniers événements semblaient môme annoncer le triomphe de l'insurrection; 400 insurgés avaient surpris les Piémontais à Carsoli, les avaient faits prisonniers, leur avaient enlevé un drapeau et avaient délivré des paysans qu'ils allaient fusiller. Ils s'étaient ensuite emparé de. Callisto, occupé par l'ennemi, et lui avaient tué ou pris beaucoup de monde. Mais ces volontaires, déjà puissamment organisés, durent renoncer à leurs entreprises. Le courage, dont ils s'étaient sentis animés à la vue du drapeau étranger, n'était certes pas tombé avec Gaëte; mais le Roi, qui voulait éviter à son pays les horreurs de la guerre civile, avait ordonné de Rome la reddition de la citadelle de Messine et du fort de Civitella del Tronto. Un autre ordre du Roi enjoignit plus tard aux chefs des insurgés de cesser leurs inutiles efforts.»

Cependant, après quelques mois de tranquillité apparente, les soulèvements recommencèrent dans presque toutes les provinces; des bandes d'insurgés se montrèrent -même sur les hauteurs qui dominent Naples. Grâce aux dispositions du peuple, les bandes trouvaient partout des intelligences et des secours: ces mêmes dispositions expliquent pourquoi la réaction se soutient depuis plus de deux ans contre une occupation militaire impesante. Vous vous expliquerez moins aisément pourquoi l'insurrection n'a jamais eu des chefs marquants, et pourquoi les étrangers qui ont assumé ce rôle, ont échoué. Quels auraient pu être les chefs militaires des insurgés, du moment que les généraux et tes officiers supérieurs de l'armée napolitaine s'étaient rendus coupables de trahison, avaient lâchement demandé leur démission, et étaient rentrés dans la retraite et l'obscurité?

Les généraux fidèles et les officiers supérieurs, qui s'étaient battus au Vulturno et au Garigliano avaient été, au mépris des capitulations de Capoue,

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de Gaëte et de Messine, arrêtés et envoyés à Gènes ou à Alexandrie; d'autres avaient dû se réfugier à l'étranger. Il est assez commun d'entendre les insurges accuser de trahison leurs généraux et leurs, officiers; ils n'ont de confiance que dans le meunier, le bûcheron et le cabaretier qui parlent le langage dit peuple et en connaissent les intérêts et les passions. Quel ont été les chefs des autres insurrections comparables à celles-ci? Qu'étaient Stofflet et Cathelineau? Qu'étaient El Pastor, l'Empecinado et Mina lui-même Si des noms plus illustres ont figuré dans les guerres de la Vendée, c'est que cette contrée renfermait encore quelques-uns de ces anciens seigneurs respectés des populations, aune époque où la féodalité n'était encore abolie que dans les lois. Dans une guerre contre l'étranger, ce sont les hommes les plus ardents et les plus, familiarisés avec les armes qui défient le mieux l'échafaud et les balles. lisse font chefs d'eux-mêmes, n'ayant pour titres et pour noblesse que leur audace et leur intrépidité. Si les bandes napolitaines ont parfois accepté pour chef un ancien sous-officier, c'est qu'il s'était fait pardonner ses précédents à force de bravoure.

Les bandes ont une défiance instinctive à l'égard de& étrangers. Dans les Abruzzes, o» accueillit le comte do Ghristen parce qu'il venait de Gaëte. Le malheureux Borges était aussi un étranger, ne connaissant ni la langue, ni les mœurs du pays; il lui fallut abandonner la lutte, faute de partisans dociles. Le général Tristany a passé tout un hiver sur une montagne avec soixante hommes, la plupart ayant servi dans l'armée et habitués à la discipline; les volontaires refusaient de se joindre à lui parce qu'il avait fait fusiller Ghiavone. À leurs yeux, Tristany était un traître.

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Les propriétaires aiment par-dessus tout le repos, Us se courbent devant le flot pour se relever quand il a passé; ils n'auraient donc pas réussi à inspirer aux insurgés plus de confiance que les militaires.

On a longtemps, M. le Marquis, refusé aux bandes de la réaction napolitaine toute couleur, toute consistance politique. Cependant elles se sont soulevées au cri de François II et de Naples; c'était leur cri de ralliement, leur cri de guerre. Leur drapeau était le drapeau blanc, symbole de l'indépendance nationale: elles l'arboraient partout, après avoir abattu les emblèmes et les couleurs sardes, et remplaçaient les bustes de Garibaldi et de Victor-Emmanuel par le drapeau des Bourbons et les bustes du Roi et de la Reine. Ça et là, quand ils le pouvaient, les insurgés réintégraient les autorités destituées par les envahisseurs et proclamaient le gouvernement du Roi. Aujourd'hui, on veut bien accorder quelque consistance politique aux insurgés, mais on leur donne encore le nom de brigands, comme si le nom pouvait couvrir la chose et déverser le mépris sur leurs entreprises. Cependant tous les gouvernements ont flétri de ce nom ceux qui se sont soulevés contre la tyrannie et l'oppression: on l'eût donné à Spartacus, si le mot avait existé de son temps! La révolution française n'a-t-elle pas traité de brigands les révoltés de votre héroïque Vendée? On donna plus tard le môme nom aux Napolitains,, aux insurgés du Tyrol, aux guérilleros d'Espagne et de Portugal: cependant les insurgés du royaume de Naples et de la péninsule espagnole combattaient à côté des Anglais, et c'était le gouvernement anglais qui fournissait les armes, les munitions et les renseignements.

L'épithète de brigands a été donnée aux Belges en 1830, et même au Grec& au commencement de leur révolution, bien que, dans leurs bandes combattissent les Philhellènes de toute l'Europe.

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On a accolé cette même épithète au nom de quiconque osa lever l'étendard de l'indépendance en. Allemagne. Il n'a manqué aux chefs des bandes napolitaines que le succès pour mériter plus tard un nom plus, glorieux. Hofer, fusillé comme brigand à Mantoue, fut six ans après exalté comme héros!

Autrefois, l'Espagne donnait à ceux qui, combattaient sa domination le nom de bandits.

Cependant il y eut tel de ces bandits, Marco Sciarra, par exemple, chef de 4,000 hommes, qui battit plus d'une fois les généraux espagnols et les barons qui soutenaient le gouvernement étranger. La république de Venise ne dédaigna pas de le prendre. à son service pour employer ses bandes dans la guerre des Uscoques. Masianello eut le bonheur de mourir à temps pour n'être pas envoyé au gibet comme bandit.

Mais, tout en les appelant des brigands, on ne méprise plus les insurgés napolitains. On ne s'en moque plus guère à Turin, depuis qu'une armée imposante n'a pu réussir à les battre et à les disperser. Plusieurs, lieutenants du royaume ont été rappelés de Naples, pour n'être pas même parvenus à étouffer les premiers, germes de la révolte contre la domination piémontaise. On ne conteste plus aux insurgés leur caractère politique, on ne dissimule plus leur importance. On a commencé par avouer, en plein parlement, qu'il y a dam le midi du plaies qu'aucun médecin ne peut guérir, et pour sonder ces plaies, une commission d'enquête a été nommée. Or, le long rapport de la Commission ne prouve-t-il pas que le brigandage est un fait politique, un résultat nécessaire de la situation faite aux Napolitains par la domination étrangère? Ne ressort-il pas de ce document que c'est le sentiment patriotique et religieux des populations qui leur inspire une haine implacable contre le Piémont?

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Ce rapport remonte jusqu'à l'époque de la féodalité pour découvrir l'origine du brigandage, mais c'est sous la domination espagnole et au temps de la conquête française qu'on la trouvera» Sous les Bourbons, malgré bien des secousses et des excitations politiques, il n'existait guère. Le royaume, était un pays calme, et réglé: il n'était pas nécessaire d'entretenir sous les armes deux cent mille hommes pour comprimer les résistances populaires.

Le gouvernement de Turin, convaincu de cette terrible vérité, a gardé un long et profond si lance sur l'enquête de la Commission. Il craignait de se voir réduit à donner une explication de ce fait que l'insurrection ne s'est pas manifestée au moment même de la révolution et pendant l'absence d'un pouvoir fort et constitué, mais a éclaté après l'invasion, après la conquête. Il a publié le rapport de la Commission, mais quand on l'avait déjà oublié, et uniquement pour justifier de nouvelles rigueurs et légitimer un décret qui vient de mettre hors la loi onze des plus belles et des plus vastes provinces du royaume de Naples.

Le parlement italien avait longtemps et chaleureusement, discuté les moyens de pacifier le midi, mais il avait toujours fini par s'en remettre à la révolution. La Commission créée pour indemniser les victimes du brigandage eut bien soin de perpétuer la guerre, d'exciter les haines et de provoquer les délations. Elle donne 100 livres à celui qui décide un brigand à se. Présenter, mais elle en donne 500 ou 600 à celui qui le capture ou le tue, et 1,000 pour la tête d'un chef. Une prime de 100 à 300 livres est promise à celui qui dénoncera les complices et les fauteurs de toute espèce.

C'est faire une industrie de la délation, c'est soudoyer la trahison et le meurtre.(1)

Sur vingt-deux provinces du royaume de François II, dix-huit ont été soumises à l'état de siège par décret de Victor-Emmanuel. (Note de l'éditeur.)

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Et ce tarif de sang est l'œuvre d'un gouvernement qui se disait appelé à moraliser les provinces méridionales! En vertu de la dernière loi, on a arrêté dans les Deux-Siciles un grand nombre de propriétaires et jusqu'à des fonctionnaires municipaux soupçonnés de complicité avec les brigands. On a exilé les Fortunato de Rionero, les Corti d'Avigliano, les Àquilecchia de Melfi, et bien d'autres. On comptait jusqu'à deux mille de ces malheureux, sur la fin de septembre dernier. La plupart ont été relégués au lazaret de Livourne et au fort du Belvédère, à Florence. Quatorze communes déclarées en état de réaction avaient adressé à Turin une protestation; malgré cela, on arrêta soixante personnes à Roccarasa, Tune de ces communes, qui compte de 4 à 5,000 âmes. Les ukases piémontais sont appliqués avec une sévérité qui tient du délire et de la fureur.

Chose singulière, Monsieur le Marquis, un des députés napolitains qui ont volé cette loi d'extermination, écrivit, le jour même, à un Directeur de journal pour le louer d'avoir soutenu l'abolition de la peiné de mort! Voilà une philanthropie pleine d'à-propos. Qu'ils sont humains, ces députés!

On a cherché à faire accroire que le foyer de la réaction était à Rome. Mais François II n'a pas plus suscité les secondes insurrections que les premières. S'il avait voulu provoquer le soulèvement de son peuple, l'occasion se présentait on ne peut plus propice lorsqu'il était encore à Gaëte. Il eût mis ses ennemis dans la terrible alternative ou de marcher contre l'insurrection et d'abandonner le siège, ou de poursuivre le siège et de laisser se développer l'insurrection. Si le Roi avait voulu, comme on le prétend, raviver le brigandage, il n'eût pas, dès son arrivée à Rome, ordonné la dispersion des bandes des Àbruzzes.

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Quelle logique est celle de nos ennemis! Pendant que ce Roi, qu'on accuse de fomenter le brigandage, se trouvait encore à Gaëte; lorsque son drapeau flottait encore sur la citadelle de Messine et à Civitella del Tronto, il n-y-avait que quelques bandes et seulement dans les Abruzzes. Aujourd'hui que ce Roi se trouvé loin de son royaume, sans soldats, sans trésor; aujourd'hui que le Piémont occupe les Deux-Siciles dans toute leur extension, la population en proie au désespoir, s'est levée en masse, et on vient nous dire que l'insurrection est l'œuvre du Roi!

En outre, remarquez, Monsieur le Marquis, que la réaction n'est formidable que dans les provinces les plus éloignées de là frontière pontificale, et par conséquent les moins à portée du Roi. Depuis la chute de Gaëte, elle n'a jamais pu se relever dans les Abruzzes; dans la terre de Labour, elle est presque étouffée. Dans les provinces centrales, au contraire, dans les Pouilles, dans là Principauté Citérieure, dans la Basilicate, dans les Calabres, où le peuple des campagnes ignore généralement que François II se trouve à Rome, les bandes, se multiplient et triomphent. Au moment où vous écris, la frontière pontificale est tranquille, tandis que les provinces éloignées sont le théâtre d'une lutte implacable. Si les ordres partaient de Rome, pourquoi Borges et le général Tristany n'ont-ils pas été obéis? Pourquoi toutes ces bandes n'ont-elles pas plus de cohésion et un plan mieux arrêté? C'est qu'elles ne s'inspirent que de leur désespoir et de leur courage. Si elles ne sont pas décuplées, c'est au défaut d'armes et de munitions qu'il faut l'attribuer. Les insurgés ne peuvent s'armer qu'en désarmant les gardes nationaux ou les Piémontais.

Les gardes nationaux sont las de cette chasse aux réactionnaires, leurs compatriotes, leurs parents, qui soutiennent une cause qu'eux-mêmes affectionnent.

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Quand ils ne sont pas entraînés par la troupe de ligne, ils ne sortent par une porte que pour rentrer par l'autre. Si quelques gardes nationaux sont tués dans une ren contre, toute la population se groupe, triste et sombre, devant la maison des victimes; on déplore le malheur des familles, on maudit les Piémontais et leurs adhérents. Qu'on tue, au contraire, un officier sarde, un-maire, un fonctionnaire quelconque, la population ne fait que sourire. Par exemple on s'est réjoui presque publiquement de la défaite éprouvée près de Troja par les Piémontais et la garde nationale, parce que les officiers et les autorités y avaient été écharpés. On s'est donné des poignées de main, même à Naples, à la nouvelle de la surprise des Piémontais à Toreccuso, ou les prisonniers furent fusillés l'un après l'autre. C'est une guerre terrible, impitoyable, croyez-moi. Et pourtant, l'invasion piémontaise ne s'était pas annoncée comme une conquête! Aujourd'hui, ce peuple qu'on a dépeint courant au-devant de ses libérateurs est un peuple implacable, exaspéré, et qu'on ne domptera jamais assez pour n'avoir plus à le craindre.

Rome, le 22 mai 165.

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LA GUERRE CIVILE.

A M. LE COMTE C. DE NELLESSEN MEMBRE DE LA HAUTE CHAMBRE A BERLIN.

Monsieur le Comte,

Après les événements de Pologne, on s'est demandé pourquoi le peuple napolitain ne s'insurgeait pas en masse comme les Polonais, s'il est vrai que les Napolitains défendent la même cause, leur autonomie et leur indépendance. Voilà la justice du monde! On s'intéresse aux Polonais, qui ont perdu leur indépendance depuis 1772, et dont la servitude a été consacrée par la conquête et par des traités, et on ne s'intéresse point aux Napolitains qui ont perdu leur indépendance en 1860 contre la foi des traités. On trouve que les Polonais ont des droits qui n'ont pu être effacés par la guerre et la conquête, et, ces mêmes droits, on les conteste aux Napolitains, qui ont dû succomber devant l'irruption de révolutionnaires cosmopolites et d'une puissance amie envahissant un royaume sans déclaration de guerre préalable, et tandis qu'elle avait encore un mi nistre accrédité à Naples. Le partage de la Pologne a soulevé de longs cris d'indignation, et la destruction de l'indépendance de Naples n'a pas même valu aux Napolitains un mot de stérile compassion. Les Russes sont des Scythes, et lès Àllobroges des ltalianissiraes! Pourquoi les Napolitains ne se lèvent-ils pas en masse comme les Polonais, si tant est que la Pologne entière se soit soulevée? C'est que, en Pologne, le sentiment de la nationalité est aussi soutenu par la révolution et couvert par le drapeau de la révolution européenne; dans le royaume de Naplés, la révolution combat, au nom de la liberté, le sentiment de la nationalité.

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Autour du gouvernement russe, les animosités religieuses et les passions révolutionnaires produisent l'isolement et l'indécision; autour du gouvernement piémontais, se groupe une minorité factieuse qui domine les masses par son audace. En Pologne, les autorités se détachent du gouvernement russe par penchant ou par crainte; à Naples, la révolution lie au gouvernement tous ceux qui ont obtenu des grades, des emplois, des honneurs, qui ont gaspillé les deniers publics, qui ont faibli, trahi, et surtout ceux qui redoutent le jour des représailles. «Les propriétaires et les provinces, tremblent devant les Piémontais qui les menacent de la déportation, de la prison ou de la fusillade, et ils ne tremblent pas moins devant les bandes, en pensant à la formidable jacquerie qu'elles peuvent organiser d'un moment à l'autre.

L'insurrection napolitaine n'a donc pas seulement à lutter contre 90,000 hommes de troupes régulières, mais encore contre 100,000 gardes nationaux organisés par la révolution et pîémontistes par crainte des Piémontais; contre la garde nationale de Naples, qui tremble pour ses boutiques; contre la garde mobile, ramassis de garibaldiens de tous les pays, et contre la légion hongroise. L'autorité et la force du gouvernement, une magistrature issue de la révolution et toujours prompte à sévir, les ressources de l'État et celles des administrations locales, toutes ces puissances imbues de l'esprit révolutionnaire sont autant d'ennemis de la réaction. Et pourtant, toutes ces forces réunies n'ont pu l'anéantir en deux ans et demi!

Le peuple napolitain est fatigué, non découragé; son calme apparent est le résultat des grandes espérances qu'il nourrit encore.

Le souvenir des Bourbons se conserve pieusement dans tous les cœurs: ce peuple opprimé a foi dans un meilleur avenir.

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Loin de croire l'Europe disposée à sanctionner une conquête faite au mépris de la morale et de la justice, il tient les yeux obstinément fixés sur l'horizon politique. Pour la masse du peuple, la restauration n'est qu'une question de temps. On a assez de perspicacité, même dans les classes inférieures, pour voir que-le. gouvernement actuel n'est pas solide, que la banqueroute et l'insurrection peuvent lui porter le dernier coup d'un moment à l'autre: tout le monde fonde ses espérances ou sur un Congrès qui évitera la guerre, ou sur une guerre qui aboutira à un Congrès. La guerre sera une conflagration générale, dans laquelle le Piémont verra son armée se fondre et la révolte éclater partout. Le Congrès aura la justice de ne pas sanctionner le droit aveugle et brutal de la force. Il ne faut donc pas se fier à ce calme apparent du plus grand. nombre. On peut dire de Naples ce que l'ambassadeur français disait de l'Angleterre en 1786: le mécontentement est grand et général, mais là crainte de maux pires encore retient tous ceux qui ont quelque chose à perdre.

Un an après, la révolution, qui y rencontrait encore des obstacles jugés insurmontables, était accomplie. A Naples, on marche sur une mince couche de cendres sous laquelle brûle encore la lave. Le peuple napolitain a souffert pendant un siècle et demi de la domination espagnole; il voyait avec résignation tout l'argent du royaume passer dans les coffres des ministres à Madrid, lorsqu'un impôt sur les fruits fit éclater la révolution de 1647. Il fallut la combattre avec les meilleures troupes de l'Europe, sous les ordres de Don Juan d'Autriche, un des premiers capitaines de son temps.

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N'importe: sans la trahison, la révolution eût triomphé. Dieu fasse que les Vêpres Napolitaines ne dépassent pas un jour les Vèpres Siciliennes!

En attendant, il y a 90,000 hommes campés dans le royaume de Naples, comme les Turcs en Europe; il y a 50,000 hommes et l'élite des carabiniers piémontais clans cette Sicile qui a dévoré trente-trois généraux ou préfets. Le Piémont occupe le pays, mais il n'y maintient pas l'ordre, et ne compte pas sur l'avenir. Les dispositions des populations l'inquiètent plus que jamais, car il est bien évident que si la réaction n'avait à espérer aucun appui des populations, elle serait aujourd'hui étouffée. Il n'ose pas même compter sur les forces organisées par la révolution, puisqu'il se trouve à chaque instant dans la nécessité de dissoudre des compagnies et même des bataillons de garde nationale, de licencier des cohortes de garde mobile et de destituer des conseils municipaux soupçonnés de connivence avec l'insurrection. On remplace ces conseils par des commissaires envoyés de Turin: étrange façon de respecter le principe du suffrage populaire! Il y a plus: les maires peu zélés pour l'extirpation du brigandage ont été maltraités et jetés en prison; ceux des communes du Gargano ont été condamnés au pain et à Veau; la peine des soldats indisciplinés! Si les troupes sardes se maintiennent dans le pays, c'est grâce aux rigueurs de l'état de siège. Le gouvernement applique sans pitié la loi martiale. Sous l'ancien régime, Naples fut mis en état de siège après une insurrection, mais pendant trois jours seulement, sans que personne ait été arrêté, sans que la liberté de la presse ait été suspendue. L'état de siège imposé par les Piémontais a été maintenu à Naples pendant six mois; on a traité les Napolitains non comme des hommes qui combattaient pour leur liberté et leur indépendance, mais comme des esclaves révoltés contre leurs maîtres.

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Or, le sang versé appelle le sang. Il en a toujours été ainsi dans les guerres civiles, et le royaume de Naples est en proie à la guerre civile et à la guerre étrangère!

On a exterminé, Monsieur le Comte, ceux qui ne voulaient pas se soumettre. Les plus horribles souvenirs des guerres civiles pâlissent devant les atrocités des troupes piémontaises. Les Pinelli, les Neri, les Galateri, les Fumel annoncèrent une guerre d'extermination, dans laquelle la pitié était un crime.

Partout où les insurgés sont tombés entre les mains des Piémontais, ils ont été fusillés sommairement et sans miséricorde; on a vu parfois des sacrifices humains de quarante ou cinquante prisonniers à la fois. A Montecilfone, par exemple, sur quatre-vingts prisonniers, quarante-sept furent passés parles armes; à Montefalcione, cinquante hommes, réfugiés dans la maison même de Dieu, y furent égorgés. On ne s'est pas contentéde fusiller les insurgés pris les armes à la main: quiconque était soupçonné d'avoir pris part à l'insurrection, avait le même sort. Un jour, un berger endormi dans les champs, près de Pouzzuole, fut surpris par un officier commandant un détachement piémontais; cet officier, ne voulant pas perdre son temps à prendre des informations sur le compte de ce malheureux, trouva plus simple de faire fusiller, séance tenante.

Un autre jour, un détachement rencontre un paysan sur la route de Bénévent, l'arrête et l'interroge. Cet homme proteste de son innocence, se dit expédié en courrier par le sous-préfet, et montre ses dépêches... On prend les dépêches, et on le fusille.

Plusieurs paysans des environs de Nola, de Sansevero, d'Avellino, de Bovino, de Melfi, de paisibles charbonniers du Gargano, surpris sur une route battue par les insurgés, ont été massacrés par la troupe de ligne...

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De vieux pâtres inoffensifs, des enfants ont été tués à coups de baïonnettes. En 1862, il n'y eut pas moins de quatre-vingt-deux exécutions dans le seul district de Geraci (Calabre), parmi lesquelles il faut compter celle du baron Franco et de son oncle, dénoncés comme pouvant avoir eu des relations avec Borges qui venait de passer. Une dénonciation quelconque était suffisante. Parfois, les soldats eux-mêmes ont fusillé parce qu'ils s'ennuyaient de leur service. Treize prisonniers furent, un jour, fusillés près de Lecce, par les soldats de l'escorte, et quand le magistrat demanda à ceux-ci ce qu'étaient devenus les brigands, ils lui répondirent en souriant qu'ils reposaient près de la ville.

Dernièrement les Piémontais entrèrent à San-Giorgio la Molara et en emmenérent trois propriétaires désignés comme partisans des insurgés qui venaient d'en sortir. La Cour criminelle, à qui on avait remis un procès fait à la bâte, les déclara innocents. Mais lorsqu'on chercha les détenus, on apprit que les Piémontais les avaient fusillés. L'impatience des bourreaux n'avait même pas permis aux victimes de recevoir les dernières consolations de la religion.

Il vous souvient, Monsieur le Comte, du cri d'horreur qui s'éleva en Europe, quand un général espagnol fit fusiller la mère de Cabrera. Or, combien de mères ont été fusillées dans les Deux-Siciles, pour avoir porté pu parce qu'on les soupçonnait de porter du pain à leurs fils insurgés ou réfractaires! L'obscurité de ces fils a laissé ignorer à l'Europe le supplice de leurs mères. Hommes, femmes, vieillards, enfants, on les passe tous par les armes, tantôt comme parents, tantôt comme complices, comme parents des complices, ou complices des parents. Quelques réfractaires venaient de débarquer dans l'île de Pantelleria: la troupe se met à leur poursuite

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et les traque comme des bêtes fauves. Ils se réfugient dans une caverne, et, pour les en dénicher, on y jette des broussailles enduites de résine et on y met le feu. L'officier du détachement traitait les Siciliens comme on traité les Kabyles. Pantelleria n'est-elle pas en effet voisine de l'Afrique?

Dernièrement un détachement entoure, la nuit, une maison de Petralia Soprana, pour surprendre un réfractaire. Le paysan qui l'habitait s'était vu surpris, peu de temps auparavant, par des voleurs qui l'avaient dépouillé et avaient outragé sa fille. Il refuse d'ouvrir et tire un coup de fusil; l'officier met le feu à la maison et trois personnes périssent dans les flammes.

A Montescaoglioso, un capitaine fait enfermer dans une chaumière dix ou douze laboureurs qui ne l'avaient pas bien renseigné sur la marche des insurgés, et les brûle en présence de leurs familles.

Le capitaine Bigotti fait passer par les armes, à San-Francesco de Policastro, plusieurs individus qu'il suppose complices des insurgés; un de ces malheureux, qui n'avait pas été atteint, restait debout: l'officier le tue à coups de sabre.

On a raison de dire, Monsieur le Comte, que, dans le midi de L'Italie, tout individu porteur. d'une capote se croit en droit de tuer ceux qui n'en ont pas. En juillet 1861, un détachement arrive à Somma, petit bourg au pied du Vésuve. Le commandant fait arrêter six malheureux qu'on lui désignait comme complices des insurgés, et, sans autre information, ordonne de les mettre à mort. Et pourtant il y avait parmi ces victimes un officier de la garde nationale, à peine âgé de vingt ans et marié depuis quelques jours. Et lorsque l'indignation publique exigea que cet officier (le capitaine comte del Bosco) fût livré à la justice militaire, là justice le proclama innocent!

Le conseil de guerre de Turin, au lieu de juger le bourreau, flétrit les victimes;

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pour absoudre le premier, il déclara par un jugement posthume que celles-ci s'étaient rendues coupables de connivence avec les insurgés. Mais quel magistrat avait jugé ces malheureux? Quelle loi leur avait-on appliquée?

Le major Fumel arrive avec un bataillon chez un propriétaire Mr. Campana; après avoir bien dîné avec son hôte, il tire sa montre et lui donne trois minutes pour présenter, sous peine de voir brûler son château, la liste des brigands qui doivent se trouver dans le voisinage. La liste est présentée, le major réunit les victimes dans la cour, Mr Campana en tête, et ordonne de les fusiller. Le gouvernement fit suspendre l'exécution; sur ce, le sarde poussa des cris de fureur et donna sa démission. Cependant, peu après, le gouvernement se repentit de sa faiblesse et on voulut le renvoyer dans les Calabres. Et on crie contre Mourawîeff! Mais dans le midi de L'Italie, chaque officier, chaque caporal se croit aussi puissant que le général Moscovite.

Les maisons de campagne, les hameaux soupçonnés d'avoir servi de refuge aux insurgés, sont livrés aux flammes ou rasés. Il est défendu aux paysans, sous peine de mort, de sortir de leurs villages, à la tombée de la cuit ou avant le lever du soleil, et de porter des vivres. Aussi ne trouve-t-on plus de bras pour les travaux des champs; les animaux ont été emmenés dans l'enceinte des villes et y meurent par milliers. Des familles entières, privées de leurs pères, erraient déjà en 1861 sans pain et sans abri.

Une soldatesque effrénée a mis à feu et à sang toutes les localités où elle a essuyé la moindre velléité de résistance. Du temps de Garibaldi, des populations entières ont assisté aux massacres d'Ariano, de Frasso, de Paduli, de Montemiletto, de Torrecuso, de Paupisi, de San-Antimo, d'Isernia, de Castelluccio, de Cas tel-saraceno, de Carbone, de Latronico, pacifiques asiles de l'agriculture et de l'industrie.

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Sous la conquête, on a vu la destruction de San-Marco in Lamis, de Viesti, de Cotronei, de Spinello, de Rignano, de Banale, de Yico di Palma, de Campo di Miano, de Guardia Regia, de Montefalcione, à la suite d'ignobles scènes de pillage, de viol et de sacrilège.

Auletta a été envahie par des cohortes ivres de sang conduites par un chef qui, armé de son revolver, faisait feu sur tous ceux qu'on lui désignait comme réactionnaires. Le journal officiel de Naples a annoncé l'entrée des troupes piémont aises à Trevigno, en avouant qu'on y avait lue quarante brigands; la vérité est que ces victimes n'étaient que de pauvres malheureux que la crainte faisait fuir, ou qui, ayant cru un instant la ville au pouvoir des partisans du Roi, avaient eu la malheureuse inspiration d'y rentrer avec un sauf-conduit du maire! Tout le monde a connaissance de ces faits horribles, mais la crainte a longtemps fermé toutes les bouches. Et cela se passait au moment même où un ministre piémontais osait dire, à la face de l'Europe, que la pacification de l'ex-royaume de Naples procédait lentement à cause du respect de l'autorité pour les franchises constitutionnelles!

Le général Manhés a été, il y a un demi-siècle, la terreur des Calabres; mais ce Fumel français était, du moins, le seul de son espèce.

Qui n'a entendu l'affreux récit de la destruction de Pontelandolfo et de Casalduni? Une bande d'insurgés s'était jetée sur un détachement piémontais et lui avait tué quantité de soldats. On voulut faire un exemple: un détachement arriva au pas de course, et bientôt tous les habitants hommes, femmes, vieillards, enfants furent ensevelis dans les flammes et sous les ruines!

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Le général Cialdini, qui avait ordonné cette extermination, Pan non ça au monde en ces termes:

justice a été faite de Pontelandolfo et de Casalduni!

Plus tard, après les massacres de Castellamare, en Sicile, le questeur de Palerme fit insérer au journal officiel ces mots: à Castellamare Us coupables ont été rigoureusement punis.

Le magistrat empruntait le langage du soldat. On ne trouve pas le même enthousiasme de férocité dans la conquête de l'Irlande; et pourtant les Saxons et les Celtes étaient deux races aussi différentes que les Napolitains et les Piémontais. L'Angleterre eut à déplorer bien des guerres civiles; mais elle ne vit jamais des horreurs pareilles à celles de Pontelandolfo et de Casalduni. £r Vendée, on ne tuait que les combattants. On avait promis l'amnistie et la vie sauve à tout brigand qui se présenterait spontanément aux autorités. Cependant ceux qui se rendirent à Livardi, à Caserte, à Nola et en beaucoup d'autres endroits, furent aussitôt fusillés. Des parents infortunés, dont la douleur égarait la raison, ont été vus cherchant, à travers les champs, les restes de leurs enfants massacrés. Les égorgeurs de 1793 furent seuls capables de telles énormités, et encore croyaient-ils punir des citoyens rebelles à la patrie et s'opposer à l'invasion étrangère. Sur la fin de 1861 vingt-cinq hommes tant Espagnols que Napolitains décidés à abandonner le royaume et la cause de l'insurrection, allaient se réfugier dans les États de l'Église. Entourés au moment où ils allaient franchir la frontière, ils se rendirent et déposèrent les armes, croyant avoir la vie sauve: sans cette assurance, ils auraient opposé une résistance désespérée. Sur ce, on les désarma et on les fusilla! En 1845, les frères Bandiera, qui voulaient soulever le royaume, quoique pris les armes à la main, furent néanmoins mis en jugement, eurent des défenseurs;

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l'un des accusés fut même absous; et quant aux autres, sur vingt et un, douze eurent la vie sauve. Il est vrai qu'on osa dire que les frères Bandiera, qui avaient répandu des proclamations incendiaires, qui avaient poussé des cris de révolte, qui s'étaient battus, avaient été assassinés! Borges, au contraire, et ses partisans, qui avaient cessé de combattre dans les rangs de l'insurrection, et avaient renoncé à la résistance, furent impitoyablement fusillés sur l'ordre d'un major piémontais. Le sang est-il donc un holocauste nécessaire à l'unité de L'Italie?

La vue du sang, comme il arrive toujours, a endurci les cœurs et rendu féroces même les hommes étrangers à la lutte, même ces patriotes qui se font les auxiliaires bénévoles de l'invasion. Ces dilettanti de chasse aux brigands se précipitèrent sur le village de Tognano, envahirent les maisons, arrêtèrent et fusillèrent bon nombre d'habitants. On a raconté en plein parlement que trois de ces patriotes, ayant arrêté une femme qui portait un morceau de pain à son fils, supposèrent que ce fils était un brigand, firent mettre la mère à genoux et la fusillèrent. On y a attesté encore qu'un malheureux avait été ainsi fusillé pour avoir volé un mouton. Ces atrocités furent longtemps et obstinément démenties. Il y eut même un membre du parlement britannique qui osa dire que la conscription était populaire dans les provinces méridionales, que la garde nationale était dévouée au Piémont, que les brigands se souillaient des plus grandes atrocités et que les soldats piémontais étaient des modèles de discipline et d'humanité! On a la liste officielle des individus qui ont été fusillés en deux ans. Le rapport de la commission d'enquête en porte le chiffre à 7,151. Pendant les trois premiers mois de 1363, on en a fusillé 118 autres,110 en avril, et un plus grand nombre encore dans les mois suivants.

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Au moment où j'écris, la brutalité de la force n'a plus de bornes, la réaction est une passion et deviendra bientôt un enthousiasme. La révolution et la conquête, trop opiniâtres pour se désister de leurs desseins, trop faibles pour les exécuter, éprouvent les suites funestes de la guerre civile qu'elles-mêmes ont allumée. L'Italie toute entière en est émue.

Albano, le 4 juillet 1863.

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LA TERREUR.

À M. LE MARQUIS DE LA ROCHEJAQUELEIN.

Moniteur le Marquis,

On a commis à Naples la même faute que partout: celle d'employer la terreur pour opérer la soumission. Les vengeances et les représailles, en temps de passions politiques, ne peuvent qu'aigrir les victimes. Jeffreys se vantait, dit-on, d'avoir fait pendre plus de traîtres que tous ses prédécesseurs depuis la conquête de l'Angleterre; le général Cialdini peut aussi se vanter, d'avoir ordonné plus de fusillades, pendant la courte durée de sa lieutenance, que tous les pouvoirs antérieurs, y compris le régime français, qui ne péchait certes pas par excès de clémence. Il tint à prouver qu'on avait calomnié le. général Manhès qui, du moins/parvint à pacifier les Calabres par la terreur. Nous voudrions bien savoir quel accueil trouva. le général piémontais à son retour à Turin: nul doute qu'il n'ait été cordial. Il est incontestable que la férocité des Piémontais a été le principal aliment de l'insurrection: en cela, les Cialdini, les Pinelli, les Neri, les Galateri, les Fumel et bien d'autres ont été les véritables complices de la réaction. Et ils ne s'en défendent pas, ils en sont fiers. On n'a qu'à écouter les officiers piémontais qui sont à Naples; ils disent de leurs victimes que tous ces fusillés n'en seraient pas moins morts d'ici à cinquante ans, et que ces sacrifices sont indispensables pour former une grande nation.

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C'est au nom de ces principes que nous voyons sévir contre l'insurrection un gouvernement qui doit lui-même son origine et sa puissance à une insurrection, et à quelle insurrection!

On reproche aux insurgés leurs scènes de meurtre. J'avoue qu'ils ont commis des cruautés, qu'ils ne se montrent guère moins sanguinaires que leurs ennemis; mais on peut déplorer la triste nécessité d'une guerre civile, la prévenir ou la combattre, sans avoir, pour cela, le droit d'en contester la popularité et méconnaître le caractère. N'oublions pas, d'ailleurs, que, dans les premiers temps, les insurgés épargnaient la vie de leurs prisonniers, bien que les Piémontais ne leur rendissent pas toujours la pareille. Plus tard, ils marquèrent les prisonniers pour les reconnaître; ce n'est que tout dernièrement et par représailles qu'ils ont commencé à ne plus faire quartier. Combien de ces insurgés n'ont-ils pas à pleurer la mort de leurs parents, fusillés de sang-froid, sous le prétexte d'une complicité imaginaire? Encore une fois, le sang appelle le sang. Un jeune homme échappé au désastre de Pontelandolfo combattit jusqu'à ce qu'il eût tué de sa main dix-huit Piémontais, parce qu'il avait vu sa mère assassinée par dix-huit soldats. Sa vengeance assouvie, il s'expatria. Aujourd'hui, les insurgés disputent le terrain avec une férocité opiniâtre, comme des hommes qui ne font la guerre que pour exterminer leurs ennemis. Ils ne demandent ni ne font plus quartier. Ils ne tuent pas seulement dans les rencontres; à Torrecuso, ils ont massacré quatorze malheureux soldats tombés entre leurs mains et qui avaient sans doute, eux aussi, des mères et des sœurs!

On accuse les insurgés de déprédations: ces accusations sont-elles toujours fondées? La guerre, même faite par des troupes régulières, est-elle toujours exempte de maraude et de pillage?

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Les insurgés pillent les caisses publiques des localités où' ils pénètrent... Mais ils ont, comme toute créature humaine, le droit de ne pas mourir de faim. Il faut bien, d'ailleurs, alimenter la guerre, et mettre la main sur les ressources qui peuvent tomber au pouvoir de l'ennemi. On ne trouve ni étonnant, ni atroce, ailleurs que. dans les Deux-Siciles, que des sicaires poignardent dans les maisons les citoyens qui refusent de payer l'impôt national à l'insurrection. Les bandes napolitaines ont souvent brûlé, sur les places publiques, les objets enlevés aux piémontistes, ou les ont répartis entre les pauvres; quand elles ont mis le feu aux récoltes ou massacré, c'était pour se venger de ceux qui leur refusaient des vivres, ou qui renseignaient la troupe sur leurs mouvements. En général, les insurgés ne molestent point l'habitant, s'il n'est connu pour son aversion manifeste à la cause nationale. Pilone, par exemple, se montrait on ne peut plus courtois avec les touristes qui venaient visiter le Vésuve. Tous ceux que les brigands considèrent comme la cause première des malheurs de leur patrie, sont en butte à leur haine et à leur vengeance, tels que les maires et les officiers de la garde nationale. Soyez sûr que ces bandes ne quitteront les armes qu'à la restauration, et si la guerre éclate quelque part, vous les verrez se multiplier comme les dents de Cadmus.

On dit que le général Lamarmora désespère d'étouffer l'insurrection, comme en a désespéré Cialdini. Il a parcouru les provinces, s'est enquis des causes qui la soutiennent et ne croit pas avoir assez de 90,000 hommes pour en triompher. Il a osé dire que les brigands n'étaient guère qu'au nombre de cinq cents, et depuis il en a fait fusiller un nombre bien supérieur à ce chiffre.

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Les officiers piémontais sont las de cette guerre sans nom; les soldats, surtout les Lombards, les Romagnols et les Toscans murmurent. Quant aux soldats napolitains, ils n'attendent que l'occasion pour tourner leurs armes contre leurs officiers, surtout si ces derniers sont eux-mêmes napolitains.

Vous préciser, Monsieur le Marquis, les pertes essuyées par lés Piémontais en deux ans, serait impossible: on les tient soigneusement cachées, mais elles doivent être importantes. La presse a signalé en 1862 jusqu'à cinq cent soixante-quatorze rencontres entre la troupe et les insurgés, et on a prétendu en ignorer le résultat. Cette année, le nombre des insurgés a augmenté depuis la dernière loi sur le brigandage. Les rencontres, jusqu'au mois d'octobre, ont atteint le chiffre de six cents. Dans la séance secrète du parle ment italien, à la fin de l'année dernière, on évaluait les pertes de l'armée à quinze mille hommes. En effet, des détachements d'infanterie et de cavalerie ont été souvent défaits, et quantité d'officiers tués; les hôpitaux sont souvent encombrés de blessés: en juin dernier, un seuï des hôpitaux de Naples en renfermait cent cinquante-six. Ce sont les marches fatigantes à travers les rochers, et sous le soleil brûlant de l'été, qui éclaircissent les rangs des Piémontais. Dans le mois d'octobre, sur sept mille hommes qui forment la garnison de Naples, on a compté mille cent trois malades, dont un bon nombre étaient des blessés. Couverts de baillons, sans chaussure, ne se déshabillant presque jamais, ces soldats ont un aspect des plus misérables. On a compté parfois jusqu'à cinq cents malades dans un régiment de mille huit cents hommes. Il a fallu plus d'une fois avoir recours, pour remplacer les sentinelles, aux musiciens du régiment. Les compagnies d'infanterie de cent vingt hommes ont été souvent réduites à cinquante et même à quarante-cinq.

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Un régiment de cavalerie, dans la Capitanate, n'avait plus que soixante-dix chevaux. Le métier de bourreau a d'ailleurs miné sourdement la discipline parmi les soldats. J'extrais ces renseignements du rapport môme de la Commission d'enquête. En général, lorsque les commandants piémontais lancent leurs colonnes, dans les provinces, à la poursuite des insurgés, ils les composent, autant que possible, de soldats napolitains. Ils se complaisent à cette guerre doublement fratricide, qui terrifie le pays et garantit les hommes du Nord de la rage des insurgés. Il y a des cas où les chefs de corps ont allégué, pour ne pas marcher, le délabrement de leurs troupes. Au mois d'août dernier, l'escadron des chevaux-légers de Lodi, ayant reçu l'ordre d'aller combattre l'insurrection en Basilicate, son commandant protesta, fut mis en disponibilité, mais l'escadron ne partit pas.

Le gouvernement italien, Monsieur le Marquis, se trouve dans une impasse: il commence à se repentir d'avoir trop prématurément nommé royaume d'Italie une agglomération de cinq États divers. S'arrêter, c'est provoquer une insurrection générale; reculer, c'est s'avilir. Cependant, la domination piémontaise à Naples est désormais impossible. L'esprit de justice, que l'intérêt peut. étouffer momentanément chez un peuple, doit toujours se relever dès que la passion se refroidit. C'est ce qui arrive à Naples. Sous l'impression immédiate de la force et de l'ignorance de ce que réservait l'avenir, tout le monde semblait avoir accepté aveuglément les faits accomplis; mais la réflexion ne tarda pas à reprendre son empire. On avait espéré que l'entrée de Garibaldi mettrait fin aux troubles civils, et on était tombé dans une affreuse anarchie; on s'était flatté de la voir cesser après rentrée des Piémontais, et on était allé au-devant du despotisme militaire.-

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Ceux-là même qui, pour ne pas sortir de leur béate quiétude, avaient vu le départ du Roi sans regret et l'annexion avec indifférence, hâtent maintenant de tous leurs vœux la restauration. Les exaltés de septembre 1860 sont maintenant calmes ou terrifiés. Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, que déjà la lumière s'était faite. Les consciences se révoltent au spectacle de tous les droits détruits, droit de l'Église, droit du souverain, droit de la nationalité, droit de» corporations. En présence du cynisme des autorités et du dévergondage de la presse, tout ce qu'il y a d'honnête se sent monter la rougeur au front, et rejette comme intolérable et impossible l'hégémonie piémontaise. L'insurrection, qui n'avait pas survécu à la résistance de Gaëte, était déjà puissamment organisée quatre mois après, à l'heure du désenchantement général, et, depuis lors, elle n'a fait que grandir.

Les Anglais considèrent leur révolution de 1688 comme la moins violente et la plus bienfaisante de toutes, et se glorifient de n'en avoir plus subi. Mais c'est parce qu'ils eurent une révolution conservatrice au. dix-septième siècle, qu'ils n'ont pas eu de révolution destructive au dix-neuvième. Il est vrai que deux soulèvements se produisirent en 1715 et 1745, mais vingt-sept et cinquante-sept ans après, la première révolution. Or les insurrections napolitaines ont recommencé quatre mois «près la fin de la guerre et au moment même de la proclamation de l'unité de L'Italie. L'insurrection va devenir une guerre de plus en plus sauvage, une guerre d'extermination et sans miséricorde. Mais quand même ta Providence, dans ses impénétrables desseins, permettrait que le royaume de Naples fût encore pour quelque temps rayé de la carte d'Europe, l'interruption de la vie nationale produira toujours un orageux interrègne.

L'antagonisme de Naples et de Turin en fera toujours les deux pôles opposés de L'Italie;

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ni le temps, ni les lois, ni l'éclat des fêtes, ni l'atrocité des fusillades n'y mettront fin, car le sentiment de la nationalité est éternel. Les Piémontais, eussent-ils fait la conquête de Naples par leurs armes doivent la perdre par leurs insolences.

En attendant, Monsieur le Marquis, entre les oppresseurs et les opprimés, il y a comme une sinistre et sanglante émulation. La France, qui remplit le rôle providentiel de défenseur du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur, de la victime contre le bourreau; la France, qui envoya ses légions en Morée pour protéger les Hellènes contre le cimeterre des Musulmans, et en Syrie pour défendre les chrétiens contre les Druses, la France permettra-t-elle l'extermination des Napolitains? Peut-elle voir sans horreur, dans le royaume de Naples, dont l'histoire est si intimement liée à la sienne, le sang des chrétiens versé par des chrétiens avec une rage digne de Gain? La France, qui s'est émue de l'état anarchique du Mexique, laissera-t-elle se prolonger les désordres, les pillages, les incendies et les meurtres qui désolent le royaume de Naples, qui menacent de troubler indéfiniment la paix et ruiner l'équilibre de l'Europe? La France, qui s'intéresse au sort de la Pologne et qui a toujours gémi de n'en avoir pas empêché le partage, aura-t-elle un jour à se reprocher de n'avoir pas étendu sa main protectrice sur lé royaume de Naples? Ce n'est pas l'Europe qui peut paralyser sa bonne volonté. L'Angleterre, à toutes les périodes de notre siècle, pris fait et cause pour l'indépendance des peuples et pour l'équilibre européen. C'est par ces moyens qu'elle a étendu son influence morale. Ne combattit-elle pas avec la France, à Navarin, pour sauver la Grèce? L'Angleterre, puissance de premier ordre, n'est-elle pas assez intéressée au maintien du droit public existant, pour désirer la pacification de l'Italie?

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Signataire des traités de 4815, elle protesta contre la destruction de l'existence politique de Cracovie, et n'invoque-t-elle pas maintenant, en faveur de la Pologne, ces mêmes traités qu'on a violés à Naples?Ne renonce-t-elle pas, en ce moment même, au protectorat des îles Ioniennes en faveur de la Grèce? Elle ne saurait, mentir à sa politique en laissant s'accomplir la destruction du royaume des Deux-Siciles. L'Angleterre n'est-elle plus cette puissance qui s'émut si fortement, au dix-septième siècle, de l'envahissement de la république de S. Marin? L'Autriche, dévouée aux grands, principes de la monarchie, à l'alliance de l'autorité et de la liberté, ne trouverait-elle pas, dans la France et l'Angleterre, d'utiles coopératives et de puissantes alliées? Elle qui a entrepris l'œuvre grandiose et populaire de reconstituer l'Allemagne, refuserait-elle cette mission favorable à la cause de l'ordre et de la liberté en Italie? Les autres puissances laisseraient s'accomplir cette œuvre de paix et de justice; car elles ne sauraient permettre la violation des lois éternelles du droit des gens, sans lesquelles il n'y a ni ordre, ni paix, ni sécurité.

Il n'y a pas de révolution isolée, Monsieur le Marquis; les brusques commotions politiques qui ébranlent l'Ita lie se feront sentir, un jour, au delà de ses frontières. Les souverains et les peuples comprendront alors la solidarité qui les lie, et se repentiront amèrement de leur égoïste indolence.

Rome, le 1er novembre 1863.

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LES LOIS,

A M. BERRYER, A PARIS.

Monsieur,

Il y a une popularité qui, de nos jours surtout, s'appuie sur des préjugés, des passions et des entraînements coupables. Elle trouve facilement l'appui de ceux qui disposent de la publicité, et la presse a une force incontestable. Qn peut bien dédaigner Tune, mais il est assez difficile de combattre ou d'éclairer l'autre. Cependant, aucun scrupule ne me fera tomber la plume des mains, tant qu'il me restera l'espérance de pouvoir -faire entendre le langage de la vérité. Je m'adresse à vous, Monsieur, qui avez donné tant de preuves de votre sollicitude généreuse pour les droits de la justice et de la raison.

Naples, où la jurisprudence a toujours été brillamment cultivée, peut revendiquer l'honneur d'avoir commencé la réforme des abus législatifs en Europe. On doit à nos légistes l'abolition du duel judiciaire» l'établissement d'une Cour supérieure de révision, et la suppression de la torture. Les philosophes napolitains réformateurs du dix-huitième siècle, ont accompli bien des améliorations législatives, et en ont rendu d'autres possibles après eux. S'il est vrai qu'on juge de la civilisation d'un pays par l'examen de sa législation, quels enseignements ne nous fourniront pas les anciennes lois napolitaines, en comparaison de celles qu'on vient d'y substituer?

A la fin du dix-huitième siècle, on s'appliquait déjà à faire disparaître tous les vestiges d'une législation barbare et gothique.

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La justice était l'égide de tous et de chacun. Le pouvoir proclamait la justice pour les opprimés et le respect des malheureux. Depuis plus d'un demi-siècle, les rigueurs inutiles ne déshonoraient plus les lois; on avait enlevé à l'échafaud tout son luxe de cruautés, et supprimé de fait la torture, dont le dernier exemple, dans nos Annales judiciaires, remonte à l'an 1739. En 1774, on avait astreint les magistrats à motiver leurs jugements, pour qu'ils ne pussent jamais revêtir le meurtre du manteau de la loi. La réforme des lois criminelles était à l'étude vers la fin du siècle dernier, on préparait des réformes, suivant les grands principes de justice et d'humanité proclamés, à cette époque, avec un succès digne de la patrie de Pagano et de Filangieri. Jamais la vérité n'avait été recherchée avec tant de force, ni reçue avec un intérêt plus général. Plusieurs lois, ayant pour objet d'accélérer les jugements et de modifier les vices reconnus de l'ancienne jurisprudence,, en attendant l'établissement de la législation nouvelle, témoignaient de la sollicitude constante et éclairée du pouvoir pour la réforme des abus et pour le bien-être des peuples. Les principes de la science étaient appliqués avec une pleine confiance. On avait introduit, en 1786, la publicité de la procédure militaire, et on songeait sérieusement à une amélioration radicale des lieux de détention. Convaincu qu'il fallait user. de ménagements, même dans l'exécution des améliorations les plus indispensables, le gouvernement désirait des changements graduels, réfléchis, qui, dans une vieille société, sont les préservatifs les plus assurés contre les innovations dangereuses. Le pouvoir savait allier l'esprit de réforme à la prudence du législateur.

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Le royaume, d'ailleurs, n'avait rien produit qui lui fit plus d'honneur que cette ancienne magistrature, à laquelle une piété simple, une probité sévère et une vie sérieuse et occupée, prescrivaient la justice la plus impartiale comme un devoir de religion. Ainsi, si la législation était encore imparfaite, les interprètes de la loi étaient sayants, expérimentés, humains. Les maximes des écrivains avaient passé dans les magistrats comme dans le gouvernement, et on devinait, par une sorte d'intuition admirable, des réformes qui n'étaient pas même soupçonnées ailleurs. Plusieurs des grands idées et des vœux généreux, émis par Filangieri et Pagano, étaient déjà des vérités reconnues ou des faits accomplis.

Bien des améliorations furent introduites dans les premières années du dix-neuvième siècle; mais elles le furent par le bouleversement et la tempête. La transformation des lois par la conquête française fut trop radicale et trop brusque: on tenait à creuser un abîme entre le nouveau régime et l'ancien. Mais la législation ne prit guère une assiette ferme que sous la restauration: personne ne se trouva ni au-dessus de la loi, ni en dehors de sa protection. La révision des lois civiles et criminelles répondit également aux besoins de la société et de la science. La législation civile s'améliora de beaucoup sur le modèle étranger; tout en conservant des traces de son origine, elle se modifia dans l'esprit et dans la forme. Les lois criminelles, basées sur les véritables principes du droit universel, s'inspirèrent des sentiments généreux de l'humanité et dès. intérêts de l'autorité. Le mariage ne fut plus isolé de la religion, le contrat redevint sacrement, et le divorce fut rayé du Code. On donna plus de force à la famille; l'autorité paternelle, conservatrice des mœurs, eut plus d'étendus, et les successions furent mieux réglées.

On avait observé que le partage incessant de la propriété, par l'inflexible loi de la succession,

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aurait morcelé la grande culture et préparé l'éparpillement des fortunes: on ne voulait plus révolutionner le sol comme la famille, et on revint aux majorats, en ne les rendant possibles qu'à très peu de fortunes, pour ne pas heurter les idées dominantes. On réforma en même temps les lois sur l'expropriation forcée. Une expérience de dix ans avait fait sentir la nécessité de revenir sur une-foule de points aux anciennes lois du royaume, de faire revivre dans la législation l'esprit du droit romain. C'était là un progrès hautement reconnu, d'ailleurs, par les jurisconsultes français.

Le code pénal fut rendu plus conforme aux besoins de la science, à la raison et aux mœurs du temps. On avait trouvé, pendant dix ans, dans la modération du. caractère des magistrats et dans les mœurs qui, chez nous comme partout, sont le peuple même, un tempérament à la sévérité du code de l'Empire. En 1810, la réforme adopta les principes rationnels de Beccariat de Filangieri, ces grands promoteurs du progrès accompli dans le droit pénal. Le Code, en réprimant le crime, se proposa pour but unique de le prévenir. On, proportionna les peines aux méfaits par une gradation plus éclairée, par la suppression de toutes les douleurs inutiles dans les supplices. On abolit le carcan; l'exposition n'avait servi, pendant dix ans, qu'à endurcir ceux qui la subissaient; on supprima la flétrissure de la marque, qui perpétuait le déshonneur et portait à la récidive, ainsi que la confiscation, qui enrichit les délateurs et dépouille les orphelins. Quant à la peine de mort, elle ne fut plus prodiguée comme dans le Gode de l'Empire. La distinction entre le crime tenté et le crime manqué, entre la récidive et la réitération, la gradation de la complicité, sont autant de conquêtes de l'esprit philanthropique, réclamées par le progrès du siècle et de la civilisation.

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La législation ainsi épurée l'emportait tellement sur les autres codes européens que l'Angleterre l'adopta pour l'île de Malte, et que la France, en 1832, y puisa plusieurs réformes. Le code militaire, avec son système de peines et son ordre de jugements, fut également mis en harmonie avec les exigences de la civilisation. Bien supérieur à ceux du reste de l'Europe, il n'a cessé de l'être au Gode français qu'après la réforme introduite en 1850.

Les résultats de toutes ces réformes ne se firent pas attendre; le nouvel esprit de la législation eut une heureuse influence sur la marche des jugements criminels, et l'esprit du gouvernement rendit de plus en plus rare l'application de la peine de mort. Depuis 1831, aucune sentence de mort ne pouvait être exécutée sans un rapport préalable au Roi, et presque toujours la peine était commuée. Les Bourbons exercèrent magnanimement le droit de grâce. Ainsi, même après-la révolution de 1848, il n'y eut qu'une seule exécution, encore le coupable avait-il ajouté à la rébellion à main armée l'extermination d'une famille entière. En trente ans, on ne vit que trois ou quatre exceptions, réclamées par l'opinion publique, et le nombre des crimes tendait à diminuer... Heureuse application de l'expérience de Léopold II en Toscane!

Cependant, Monsieur, l'esprit de parti, non content d'exagérer à dessein les abus, recourut à la calomnie, et fit de la justice napolitaine le thème éternel des controverses acrimonieuses de la presse étrangère. Le» émigrés de 1848 se vengèrent en faussant l'opinion publique pendant dix ans. La presse, qui avait un beau rôle à jouer, celui d'éclairer, d'apaiser les passions et de préparer des solutions pacifiques, se plut à surexciter l'Europe contre le gouvernement de Naples.

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Et les journaux n'étaient pas toujours mus par des intérêts exclusivement politiques et humanitaires. Il devint de mode de porter sur la justice napolitaine un jugement morose et implacable, sans le moindre souci de la vérité, et de jeter en pâture à la crédulité publique les faits les plus invraisemblables.

Je ne vous parlerai pas, Monsieur, des lettres d'un ministre célèbre, jugées depuis avec une sévérité bien méritée. Vous avez entendu parler de la coiffe du silence, et raconter l'histoire, plus absurde et plus ridicule encore, des ossements de crucifiés trouvés dans les souterrains de la police, à Palerme. Il y avait plus d'un siècle qu'on avait aboli à Naples l'emploi de la question. Néanmoins on se prit à crier contre les tortures que la police infligeait dans les prisons. Un émigré, réfugié à Florence, inventa, dans un moment de verve, la coiffe du silence, et son invention fit rapidement le tour du monde. Un sentiment de charité et de miséricordieuse politique m'empêche de vous nommer ce calomniateur. Dernièrement la spéculation, aidée par la politique, avait fondé ses calculs sur toutes ces inventions pour exploiter la bonne foi du peuple anglais. Il eût été beau, en effet, de réveiller, à Londres, le souvenir des brodequins du temps de Jacques II! Les Bourbons de Naples, au dix-neuvième siècle, ne sont-ils pas, pour un certain monde, les Stuarts du dix-septième? Mais on sait la fin déplorable du docteur Nardi, qui avait spéculé sur le spectacle des tortures napolitaines, Cependant, un autre docteur^Jiomme sérieux et réfléchi, assura, après la révolution de Sicile, avoir vu de ses propres yeux, à Païenne, les ossements des suppliciés. C'était grave c'était un scandale, mais il faut l'attribuer à une erreur sans doute involontaire. Palerme avait conservé des vestiges de la pénalité barbare du moyen âge.

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On y voyait encore, en 1845, des têtes et des mains de suppliciés suspendues aux coins des rues dans des cages de fer oxydé. Des têtes de criminels, presque réduites en poussière, étaient, il n'y a pas bien longtemps, exposées sur le port de Trapani et ailleurs. Ce luxe de cruautés avait disparu des lois, mais on n'avait jamais pensé à en détruire les vestiges auxquels, d'ailleurs, le peuple lui-même ne prenait plus garde, A. l'occasion de l'arrivée de l'impératrice de Russie, on voulut faire disparaître ce spectacle hideux, mais au lieu de faire transporter ces funébres débris au cimetière, on eut la négligence de les jeter dans un cachot de la police. Or, les insurgés, pénétrant dans la prison pour en brûler les archives, trouvèrent ces ossements amoncelés et crurent, dans leur délire, que c'étaient les restes de quelques malheureux mystérieusement mis à mort. Mais le docteur anglais, à qui on les montrait, aurait pu se convaincre que ces ossements remontaient au delà d'un siècle; que personne n'avait vu disparaître aucun des siens; que les détenus étaient toujours en communication avec leurs familles; qu'il est impossible aujourd'hui de cacher la mort d'un individu, parce qu'un lieu de détention dans une capitale n'est pas un manoir du moyen âge, et que la police, dans ce cas, eût mieux su dissimuler ses méfaits. Il ne pouvait avoir, comme la populace insurgée, la fièvre chaude de la vengeance qui ne raisonne pas. Malheureusement le gouvernement napolitain avait trop méprisé les écarts de la presse étrangère pour se résoudre jamais à l'éclairer. Sans ce fastueux et déplorable dédain, on aurait détruit peut-être la cause de bien des crimes et de bien des égarements nationaux, souvent plus humiliants que des désastres.

La presse française, belge, anglaise et surtout piémontaise, s'efforça, pendant dix ans, d'exagérer les abus du gouvernement de Naples.

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Cependant une garantie de bien public, et même de bien populaire, pouvait se trouver dans les lois constitutives du royaume. Et notez, Monsieur, que toutes ces garanties de liberté civile, placées en tête des constitutions modernes, étaient, depuis plus d'un demi-siècle, enregistrées dans les lois napolitaines. Les lois régissant le bien de l'État, la liquidation des comptes de l'administration publique, l'égalité devant la loi, les cas d'acquisition ou de perte de la nationalité, la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile et du secret des lettres, la capacité pour exercer des fonctions publiques, tout cela existait dans nos codes. Les lois administratives étaient conformes à celles de la France et supérieures à celles de beaucoup d'autres États; la législation concernant le commerce, les hypothèques, l'enregistrement, les eaux et forêts, portait l'empreinte d'une sagesse remarquable qu'un demi-siècle de jurisprudence avait développée et consolidée. Et pour ce qui regardait la justice, les mœurs avaient, depuis longtemps, triomphé chez nous de l'inquisition judiciaire. Avec la publicité des débats, il pouvait y avoir encore des jugements sévères, mais l'iniquité ne pouvait pas s'asseoir à la barre des tribunaux. C'est lorsque les cours de justice ont rendu leurs arrêts dans l'ombre du mystère et sans écho, que les meurtres judiciaires ont été fréquents.

Je n'irai pas, cependant, jusqu'à dire que le royaume de Naples avait été bien constitué en toute chose, et que la conduite de son gouvernement fut toujours ferme et prudente. Pourquoi farder sa cause quand on sait qu'elle a pour elle la raison et la justice? La franchise vaut mieux, et d'ailleurs les causes les plus justes et les plus saintes ont besoin d'être défendues avec mesure et modération.

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Si de mauvaises institutions peuvent déposer des germes de mort là où la vie était appelée à se développer, les bonnes lois ont aussi besoin de magistrats intelligents et d'administrateurs capables. C'est d'ailleurs l'esprit du gouvernement qui fait mouvoir le mécanisme politique d'un État et c'est de cet esprit, de l'instruction et de l'éducation du peuple que dépendent son bonheur, sa force et sa destinée. Les Napolitains purent se croire fondés à réclamer des réformes dans les lois et on ne peut s'empêcher de reconnaître aujourd'hui avec un certain étonnement que de faciles réformes eussent rendu durables la paix et l'indépendance du royaume. S'ils désiraient un changement dans l'esprit du gouvernement, il était dans les désirs du pouvoir lui-même. Mais l'opposition sourde et continuelle d'un parti exagérait, les torts du gouvernement ou ne les caractérisait pas toujours avec assez de vérité, et de justice. Cette opposition, en travestissant les actes de l'autorité pour la faire détester, excitait la défiance contre le pouvoir. La hauteur dédaigneuse de ce parti préférait chez le pouvoir la résistance opiniâtre aux concessions opportunes. S'il y avait des abus dans le gouvernement, c'était des abus comme on en voit partout ailleurs. Quand on lit les Lettres de Junius, on est étonné de voir qu'une presse si libre, une tribune si retentissante ne purent pas empêcher tant de désordres et d'abus si criants, dans la vieille Angleterre. Mais, quoi qu'il en soit, Monsieur, après la publication de la constitution, une fois revenu au gouvernement représentatif, on aurait dû s'efforcer de maintenir l'ordre et la paix dans le royaume; non-seulement ceux qui font des intérêts matériels la fin principale de leur vie, mais ceux surtout qui représentaient les tendances libérales en politique, devaient avoir la chose à cœur.

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Ce fut précisément cette classe qui favorisa les intrigues de Turin, et Turin empêcha le royaume de Naples de devenir un État fort et heureux, qui, sans rompre les traditions, eût été le véritable soutien de l'indépendance italienne et une source d'avantages pour l'Europe. On préféra la chimère de l'unité, qui sera un embarras constant et un danger continuel pour tous les États. La nation napolitaine allait démentir, et de la façon la plus énergique, ceux qui croient encore qu'on peut changer impunément les formes d'un gouvernement. Les lois mêmes qui rendent une nation heureuse et prospère ne peuvent pas s'imposer, avec la force, à une autre nation ayant des traditions et des coutumes tout-à-fait différentes. Or, que doit-il arriver au royaume de Naples?... Les changements menacent de le faire rétrograder à son point de départ, il y a un demi-siècle!

Albano, le 10 juillet 1860.





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